Chaque semaine, La Comète prend une nouvelle direction et illumine les recoins de dissidence et de liberté. Cette fois, cap sur la Pologne avec Agnieszka Żuk. Écrivaine, traductrice et documentariste, elle raconte la transition polonaise à travers les femmes qui l’ont vécue. Entre frontières traversées, violences politiques et mémoires déplacées, son regard relie l’histoire polonaise récente aux fractures européennes d’aujourd’hui.  Commerce à Zabrze, en Haute-Silésie. — Mark Power / Magnum Photos |
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Bonjour, c’est Agnieszka ŻukJe suis écrivaine, traductrice et enseignante. Je suis née en Pologne mais je vis à Paris, en mouvement entre cette ville et l’Europe centrale et orientale. Je me vois comme une passeuse (ma mère était contrebandière ;-) et fais beaucoup de médiation culturelle. J’aime travailler avec les autres, unir les forces et les imaginaires et monter des projets collaboratifs. En 2019, pour raconter la Pologne contemporaine et ses clivages, j’ai invité 17 intellectuels polonais de tous bords et une écrivaine ukrainienne à écrire pour Hourras et désarrois. Scènes d'une guerre culturelle. « Fini, le patriarcocène ? » est un cycle de rencontres que j’anime à la Librairie polonaise où, plusieurs fois par an, j’invite à Paris un(e) écrivain(e), un(e) cinéaste, un(e) militant(e) qui fait vibrer la société polonaise. Je réalise aussi des documentaires radio. Au printemps dernier, Le polonais, ça fait un truc, avec Nelle Fuseau et mes élèves, où des adolescents franco-polonais racontent leur vie entre deux pays, deux langues et deux cultures. En 2024, Uliana, Olga, Ludmila, Natalia, une histoire ukrainienne, à partir des témoignages de Natalia Isupova et de Ludmila Yakovleva et de mes recherches aux archives de Kharkiv, qui explore comment les bouleversements politiques violents et conflits armés du XXe siècle ont transformé la vie des femmes en Ukraine sur plusieurs générations. |
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 | Agnieszka Żuk Écrivaine et traductrice polonaise |
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Mon récit dans Kometa Quand ma mère faisait de la contrebandePour Kometa, j’ai replongé dans la transition économique et politique polonaise en 1989 avec sa frénésie, son énergie folle et l’espoir que cette période a fait naître. Dans mon récit, j’essaie de raconter cette période depuis la perspective des femmes dont l’humour, la débrouillardise et le goût de l'aventure ont façonné l'époque, en premier lieu ma mère Zofia et son amie Ala. À Katowice, Ala dirigeait “La maison de l’Automne doré” pour des retraités privilégiés. “Dans les années 1980, je rêvais de travailler à mon compte, m’a-t-elle raconté. Je refusais de vivre avec un salaire de misère. Avec ta mère, on passait la frontière la voiture pleine, on revenait avec des dollars. La vie sous le communisme, c’était du délire. On se marrait et en même temps c’était un cauchemar. Il fallait se battre pour le moindre truc.  L'ancienne cité minière de Zabrze, près de Katowice. Pour son projet ”The Sound of Two Songs”, le photographe britannique Mark Power a parcouru la Pologne pendant cinq ans, documentant les transformations du pays depuis son entrée dans l'UE en 2004. — © Mark Power / Magnum Photos
D’abord, on se procurait la marchandise. Il fallait avoir des contacts, trouver le moyen d’acheter ‘sous le comptoir’, sans que personne ne voie – et plus cher bien sûr – ou obtenir des tuyaux en soudoyant quelqu’un, pour savoir où et quand il y aurait une livraison, puis se mettre dans la file d’attente. En Grèce, ils aimaient nos montres et nos nappes en lin. En me débrouillant, je pouvais me procurer cinq à dix montres, des nappes, du linge de lit, quelques parapluies, quelques paires de chaussures. Les fourrures, on les achetait à des Ukrainiens qui les faisaient passer en Pologne, une contrebande à petite échelle, comme nous, une ou deux pièces par personne. L’astrakan soviétique, chez nous plus personne n’en portait, mais en Yougoslavie, on trouvait des amateurs. À 21 heures, je partais de Katowice, je roulais toute la nuit et à 5 heures, j’étais au marché de Zagreb. — Seule ? lui ai-je demandé. — Oui, parfois, en petite Fiat les premières années, puis en Polonez.” Je tape Katowice-Zagreb sur mon téléphone, incrédule. Elle poursuit : “Une fois la marchandise rassemblée, il fallait la planquer, sous le châssis par exemple. Si tu te faisais prendre à la frontière polonaise, on informait ton employeur et la milice. On risquait gros, un licenciement pour faute grave et surtout, le stigmate de contrebandier, une honte terrible à l’époque. À la frontière hongroise, les douaniers, de gros sadiques, retournaient tout, demandaient ensuite de vite remballer. Une horreur. À la frontière croate, parfois, il fallait glisser un petit cadeau. À ce stade, tu n’en pouvais plus, en nage, épuisée, une chiffe, mais il fallait alors tout vendre sur le marché aux cochons, comme on l’appelait. Et si tu y arrivais, tu exultais.”
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L’actu que j’ai retenue J’ai retenu son extrême violence. |
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Une raison d’espérer D’espérer, je ne sais pas, mais je peux vous proposer un zimowa herbata, le thé d'hiver indispensable pour traverser le mois de janvier. Pour cela, préparez du thé noir dans une théière ou un grand mug transparent (c’est important qu’il soit transparent). Attendez qu’il tiédisse un chouia, ajoutez deux-trois lamelles d’orange fraîchement coupées et incrustées de quatre clous de girofle, deux anis étoilés, l’écorce de cannelle et si possible un peu de sirop de framboise, sinon du miel. Ça réchauffe et donne de l’énergie, ça fait du bien ! |
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Le livre et le film que je recommande Les Poupées roumaines, un récit magnifique de Marie Khazrai sur tout ce qu’on ne lui a pas dit sur sa famille roumaine. Mister Nobody contre Poutine, un documentaire de Pawel Talankin et de David Borenstein que je viens de voir. Sur la banalité du mal. Sur les gens ordinaires, sympas, qui deviennent un jour et sans raison apparente des partisans de la guerre de Poutine. Le film parle aussi du lavage de cerveau que subissent les écoliers russes.  |
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Une phrase qui m’inspire Dans L’Art de la survie, un recueil d’essais étonnant sur la création artistique, les plantes et le travail de soin, récemment publié en Pologne par les éditions Karakter et que j’aimerais traduire en français, Anka Wandzel parle des filaments du mycélium qui constitue un gigantesque réseau souterrain qui permet aux plantes et aux arbres d’échanger des informations et des nutriments. C’est le mycélium que je trouve très inspirant, un exemple parfait d’entraide et de coopération. |
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Un lieu à découvrir en Pologne Au milieu de la Cracovie urbaine, Błonia, un champ herbu, un peu accidenté et d’une assez grande étendue, parcouru par les chiens parfois munis de leur maître, est le plus sublime, noyé dans le brouillard du matin mais aussi quand la nuit tombe. Les silhouettes des maîtres et des chiens se font avaler par la brume. Les tramways passent. |
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Un lieu polonais à découvrir en France La Librairie polonaise, à Paris, boulevard Saint-Germain. Fondée au XIXe siècle, elle se compose de deux niveaux: la littérature mondiale est au rez-de-chaussée, la polonaise à l’étage. Elle vaut le détour pour son équipe très chouette, son choix de livres, ses événements littéraires riches et variés avec le banquet à la polonaise et, bien sûr, pour sa beauté un peu désuète.  123 Bd Saint-Germain, 75006 Paris
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La “reko” de KometaPar Ella de Castro, journaliste alternante Christophe Boltanski, Le Trait de côte, Stock
Avec Le Trait de côte, Christophe Boltanski poursuit son travail sur la mémoire familiale. Le récit naît dans une maison héritée à Barfleur, où des archives refont surface ; une photographie prise la veille de la Première Guerre mondiale, des poèmes manuscrits non signés et de nombreuses correspondances. À partir de ces traces, l’auteur enquête sur sa famille maternelle, marquée par la tuberculose, les engagements communistes et les drames silencieux du XXᵉ siècle. La quête le mène au sanatorium de Sainte-Feyre, dans la Creuse, où, entre les deux guerres, de jeunes institutrices malades expérimentent une vie collective à la fois contrainte et émancipatrice. Entre enquête historique et récit intime, Le Trait de côte s’inscrit dans la continuité de La Cache et des Vies de Jacob. Christophe Boltanski – qui a par ailleurs écrit pour Kometa une série en cinq épisode sur la fin des oligarques en Russie – y poursuit une archéologie des vies effacées, attentive aux traces minuscules laissées par l’histoire. |
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