Pour le numéro de Kometa consacrée à la Palestine, j’ai recueilli les propos du poète et historien né à Haïfa Elias Sanbar, qui y retrace l’aventure millénaire et mouvementée de son pays, lui dont la famille a été forcée à l’exil en 1948. L’idée de ce récit subjectif était aussi de comprendre comment les femmes et les hommes d’un territoire donné apprennent leur propre histoire.
Ancien correspondant de Libération à Jérusalem, j’ai ajouté ma pierre à ce récit en me penchant sur la façon dont l’histoire, cette histoire si riche et si complexe de la région, était enseignée aux enfants palestiniens et israéliens. En voulant éclairer la manière dont chaque partie vante son roman national au détriment de l’existence de l’autre.

Palestiniens chassés par les forces israéliennes et fuyant par la mer à Acre, près de Haïfa, en 1948. — © CPA Media Pte Ltd / Alamy
Un dangereux effacement
La réécriture de ses épisodes les plus gênants, jusqu’à l’effacement, raconte en creux la névrose d’une nation tout entière. En Palestine et en Israël, ce ne sont pas deux histoires qui sont racontées, mais cinq ou six, selon les obédiences politiques et les feuilles de route dans les deux camps. Une multiplicité de constructions du monde, de soi, et de l’autre, qui elles-mêmes ont bougé ces dernières décennies.
La transmission des mémoires se joue tout autant dans les livres d’école que dans le débat public. Après un siècle d’affrontements, Israéliens et Palestiniens possèdent chacun leur vérité. Les deux nationalismes ont construit leur récit en opposition. Leurs mythes s’entrechoquent. Leurs mots s’opposent. Même les lieux portent des noms différents. Faut-il s’étonner si le conflit s’invite jusque dans les salles de classe?
Peut-on enseigner “l’histoire de l’autre” ?
Aucun des deux ne montre l’espace de l’autre. S’il existe un point commun entre leurs manuels scolaires, c’est ce blanc sur la carte. La plupart des élèves israéliens ignorent les contours des territoires occupés. La ligne de cessez-le-feu qui jusqu’à la guerre de 1967 séparait l’État hébreu de la Cisjordanie et de la bande de Gaza ne figure pas dans leurs livres de géographie et n’est que rarement évoquée dans les cours d’histoire.
Même effacement en miroir, dans le camp adverse. Les manuels en usage à Gaza et en Cisjordanie reproduisent les limites de la Palestine telle qu’elle existait à l’époque du mandat britannique (1923-1948). Dans cette Palestine rêvée, nulle mention d’Israël ou des villes fondées par les immigrants juifs au début du XXe siècle, comme Tel-Aviv, Netanya ou Nahariya.
La question que je pose à travers cet article est finalement la suivante: peut-on enseigner son propre récit et celui de l’adversaire ? Lors de la seconde Intifada, des professeurs israéliens et palestiniens ont relevé le défi avec un ouvrage commun, retraçant un siècle de conflit et présentant côte à côte les narratifs des deux peuples, donnant ainsi aux élèves accès à l’« histoire de l’autre » : le titre choisi par les éditions Liana Levi qui en a publié une version abrégée.
