Chaque semaine, La Comète prend une nouvelle direction et explore les zones sensibles de notre époque. Cette fois, l’écrivain et grand reporter Christophe Boltanski s’interroge sur la manière dont Israéliens et Palestiniens transmettent leur histoire aux nouvelles générations. Entre mémoires concurrentes, récits nationaux et effacements réciproques, il montre comment le conflit se joue aussi dans les salles de classe. 

Photo anonyme de la révolte arabe contre les forces ottomanes (1916-1918). Menée par l’émir Fayçal avec le soutien de T. E. Lawrence, « Lawrence d’Arabie », qui s’empare le 6 juillet 1917 de la place forte d’Aqaba à la tête d’un contingent de troupes arabes. © Giancarlo Costa. Tous droits réservés 2026 / Bridgeman Images

Bonjour, c’est Christophe Boltanski

Né en 1962, je suis journaliste et j’écris des romans (La Cache – prix Femina 2015 –, Le Guetteur, Les Vies de Jacob), ainsi que des récits (Minerais de sang ou King Kasaï, paru en 2023, qui raconte une nuit passée à l’Africa Museum, en Belgique). 

D’un livre ou d’une enquête à l’autre, je poursuis des fantômes. Je suis convaincu qu’on laisse toujours une trace, même infime. Pour Kometa, j’ai notamment raconté “La fin des oligarques” russes, dans une série de cinq épisodes. Mon dernier roman paru: Le Trait de côte, aux éditions Stock (2026).

Christophe Boltanski

Écrivain et grand reporter

Lutte des classes

Pour le numéro de Kometa consacrée à la Palestine, j’ai recueilli les propos du poète et historien né à Haïfa Elias Sanbar, qui y retrace l’aventure millénaire et mouvementée de son pays, lui dont la famille a été forcée à l’exil en 1948. L’idée de ce récit subjectif était aussi de comprendre comment les femmes et les hommes d’un territoire donné apprennent leur propre histoire.

Ancien correspondant de Libération à Jérusalem, j’ai ajouté ma pierre à ce récit en me penchant sur la façon dont l’histoire, cette histoire si riche et si complexe de la région, était enseignée aux enfants palestiniens et israéliens. En voulant éclairer la manière dont chaque partie vante son roman national au détriment de l’existence de l’autre. 

Palestiniens chassés par les forces israéliennes et fuyant par la mer à Acre, près de Haïfa, en 1948. © CPA Media Pte Ltd / Alamy


Un dangereux effacement

La réécriture de ses épisodes les plus gênants, jusqu’à l’effacement, raconte en creux la névrose d’une nation tout entière. En Palestine et en Israël, ce ne sont pas deux histoires qui sont racontées, mais cinq ou six, selon les obédiences politiques et les feuilles de route dans les deux camps. Une multiplicité de constructions du monde, de soi, et de l’autre, qui elles-mêmes ont bougé ces dernières décennies. 

La transmission des mémoires se joue tout autant dans les livres d’école que dans le débat public. Après un siècle d’affrontements, Israéliens et Palestiniens possèdent chacun leur vérité. Les deux nationalismes ont construit leur récit en opposition. Leurs mythes s’entrechoquent. Leurs mots s’opposent. Même les lieux portent des noms différents. Faut-il s’étonner si le conflit s’invite jusque dans les salles de classe?

Peut-on enseigner “l’histoire de l’autre” ?

Aucun des deux ne montre l’espace de l’autre. S’il existe un point commun entre leurs manuels scolaires, c’est ce blanc sur la carte. La plupart des élèves israéliens ignorent les contours des territoires occupés. La ligne de cessez-le-feu qui jusqu’à la guerre de 1967 séparait l’État hébreu de la Cisjordanie et de la bande de Gaza ne figure pas dans leurs livres de géographie et n’est que rarement évoquée dans les cours d’histoire.

Même effacement en miroir, dans le camp adverse. Les manuels en usage à Gaza et en Cisjordanie reproduisent les limites de la Palestine telle qu’elle existait à l’époque du mandat britannique (1923-1948). Dans cette Palestine rêvée, nulle mention d’Israël ou des villes fondées par les immigrants juifs au début du XXe siècle, comme Tel-Aviv, Netanya ou Nahariya.

La question que je pose à travers cet article est finalement la suivante: peut-on enseigner son propre récit et celui de l’adversaire ? Lors de la seconde Intifada, des professeurs israéliens et palestiniens ont relevé le défi avec un ouvrage commun, retraçant un siècle de conflit et présentant côte à côte les narratifs des deux peuples, donnant ainsi aux élèves accès à l’« histoire de l’autre » : le titre choisi par les éditions Liana Levi qui en a publié une version abrégée. 

Une grande figure historique qui m’a marqué

Pierre Vidal-Naquet, grand historien engagé qui milite contre le colonialisme et l’usage de la torture en Algérie, puis contre le négationnisme de Robert Faurisson, et enfin pour la paix au Proche-Orient. Un repère par ces temps obscurs qui nous manque plus que jamais.

Une raison d’espérer

Mes filles, bien plus éveillées que je ne l’étais à leur âge.

Le livre que je recommande

La nouvelle – et magnifique – traduction (par Jakuta Alikavazovic, qui a d’ailleurs écrit dans le Kometa n° 4) de Beloved chez Christian Bourgois, livre-monument de Toni Morrisson sur l’esclavage, cette histoire toute proche.  

Une phrase qui m’inspire

“Il faut travailler ce qui vous travaille.” 

Claude Simon, Le Jardin des plantes

Un lieu en Palestine qui me tient à cœur

Le monastère de Mar Saba, ville minérale qui se confond avec la montagne et, pas loin, Nabi Moussa, un autre sanctuaire perdu dans le désert. 

Un plat palestinien

La maklouba, littéralement “sens dessus dessous”, où le meilleur est toujours en dessous. 


Bon plan sur La Comète


EATFILM, festival de cinéma documentaire consacré à la gastronomie

Du 11 au 14 juin 2026, le CiNey, lieu hybride tout juste ouvert dans le 18e arrondissement de Paris, accueille la première édition d'EATFILM, un festival inédit qui pose un regard de cinéaste sur ce que nous mangeons. Ni festival de cuisine, ni festival de cinéma comme les autres: EATFILM explore le monde à travers la table, convaincu que l'alimentation est l'un des révélateurs les plus puissants de nos identités, de nos mémoires et de nos engagements. 

Dix films documentaires sélectionnés, des Highlands écossais aux portes de Delhi, des camps du XXe siècle aux territoires ultramarins français; deux œuvres patrimoniales signées Frederick Wiseman et Agnès Varda; huit films contemporains inédits ou récents, portés par des cinéastes du monde entier. 

Avec une marraine de choix: Manon Fleury, cheffe du restaurant étoilé Datil, cofondatrice de l'association Bondir.e et autrice de Céréales, qui a participé au dernier Kometa Comedy Club du 11 mai.

Pour en savoir plus: https://eatfilm.fr/ 

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