Dans chacun de nos numéros consacrés à un pays – quatre à ce jour : Arménie, Japon, Pologne et Palestine – la rubrique Kometa Books invite des écrivains ou personnalités culturelles à parler des livres qui les ont marqués. Et nous, on vous parle aussi de certains livres de nos auteurs qui ont piqué notre curiosité, et qui peuvent s’avérer de très bonnes idées de lecture pour cet été. 

Les Rekos de nos auteurs

Gabriel García Márquez, Cent Ans de solitude

Par Hovik Afyan, auteur et éditeur

Dans notre premier numéro pays, Si l'Arménie était le centre du monde, l’éditeur et auteur Hovik Afyan revient sur le livre qui a marqué sa vie d'adulte : Cent Ans de solitude de Gabriel García Márquez. “J'en lis certaines parties tous les jours, je le renifle en essayant d'imaginer comment Márquez l'a écrit, ou plutôt, je n'ai aucune idée de la manière dont il a pu l'écrire.”

À Macondo, la famille Buendía traverse un siècle de passions, de guerres et de tragédies dans une grande fresque mêlant histoire, mythe et réalisme magique.

Retrouvez toutes ses recommandations littéraires dans le numéro Hors Série de Kometa.

Kevin Powers, Yellow Birds (Stock, 2013)

Par Brigitte Giraud, écrivaine

Dans le n°5 de Kometa, Rire pour résister, l'écrivaine Brigitte Giraud, prix Goncourt 2022 pour Vivre vite, revient sur ce roman culte de la littérature de guerre américaine. Kevin Powers, vétéran de la guerre d'Irak, y raconte le destin de Bartle, jeune soldat parti combattre à 21 ans avec la promesse, faite à une mère, de veiller sur son fils Murph. Une promesse qu'il ne pourra pas tenir. Yellow Birds raconte l'horreur ordinaire des champs de bataille, mais surtout l'impossible retour à la vie civile, ce silence qui s'installe chez ceux qui ont vu ce qu'on ne peut raconter.

Elle tisse les fils entre ce récit et l'histoire de son propre père, infirmier militaire pendant la guerre d'Algérie, qu'elle avait déjà romancée dans Un loup pour l'homme. “De curieuses similitudes avec le récit de Kevin Powers se faisaient jour, comme la façon dont les soldats en pays inconnu côtoient les civils, les relations de confiance qu’ils tissent parfois et qui les sortent de la guerre. L’entraide et le soin. Les filles. La complicité par-delà la langue. Ce que racontait mon père faisait écho au roman. Soigner, consoler, réparer plutôt que d’exercer sa puissance de domination virile, même si Bartle n’a parfois guère le choix”, confie-t-elle.

De ce texte naît une réflexion sur la complicité silencieuse des témoins de guerre, sur la masculinité forcée, sur ce que les pays font à leurs enfants qu'ils envoient se battre puis oublient.

Kenji Nakagami, Mille ans de plaisir (Fayard, 1998)

Par Hideo Furukawa, romancier

L'écrivain japonais Kenji Nakagami (1946-1992) a construit toute son œuvre autour de la mémoire des personnes victimes de discrimination. Dans Mille ans de plaisir, recueil de nouvelles entrelacées, il bouleverse l'idée d'un Japon moderne où tous seraient égaux et affirme que “la beauté ultime est du côté des discriminés”. Sa langue japonaise, selon l’écrivain Hideo Furukawa, prix Mishima 2006 pour son roman Love, est unique en son genre, bien plus fascinante que le japonais courant.

Les Rekos de la Rédak


Karim Kattan, Le Palais des deux collines (Elyzad, 2021)

Par Aurélie Streiff, chargée de communication

Il est le parrain de notre dernier numéro, Si la Palestine était le centre du monde. Karim Kattan est aussi docteur en littérature comparée, poète, novelliste, romancier lauréat du Prix des Cinq continents de la francophonie. Son premier roman, Le Palais des deux collines, révèle l’éclat et le tranchant de sa plume et nous ouvre un univers sans pareil, mêlant vécu et fantasmes, histoire et mémoires. 

Lorsqu’il reçoit un mystérieux faire-part lui annonçant le décès d’une certaine tante Rita dont il n’a jamais entendu parler, Faysall quitte Paris et son amant pour se rendre à Jabalyn, son village natal de Cisjordanie. Le village est déserté mais sa maison d’enfance se dresse toujours là et sa grand-mère – ou bien est-ce son fantôme ?  – l’y attend. L’ennemi approche tandis que la tension monte et que les souvenirs affluent. L’histoire est difficile à résumer mais il est doux de se laisser conter dans une langue dont la musicalité n’a d’égale que la sincérité. 

Après L’Éden à l’aube en 2024, son troisième roman est à paraître à la rentrée chez Elyzad. Extrait : “Avant, ils nous accusaient d’être fictifs. Ils se levaient dans leurs parlements et face aux étrangers et ils disaient, non, ce sont des êtres de fiction ! Ils n’existent pas ! Ils n’ont jamais existé ! Ils nous assassinent et ils sont dangereux et ils n’ont jamais existé ! Maintenant ils construisent un musée : ils nous ont posés derrière des vitres avec des robes brodées et un pressoir à olives. Ils ont réussi leur tour de magie : nous sommes vraiment devenus des êtres de fiction.” 


Simonetta Greggio, Le Souffle de la forêt (Arthaud, 2026)

Par Clément Balta, chef d’édition 

Embrassant un grand corbeau, semblant tenir une conversation de salon avec un immense sanglier, traversant les bois entourée de biches comme une créature de conte de fées… Ces trois photographies envoûtantes illustrent la rubrique Kometa Books du n° 11, Si la Pologne était le centre du monde. On y voit la biologiste polonaise Simona Kossak (1943-2007) dans son ordinaire extraordinaire, modelé par sa proximité avec le sauvage.

Ces images et quelques autres, on les retrouve justement dans un livre que lui consacre Simonetta Greggio, partie à travers son « roman du réel » sur les traces de l’”histoire secrète” de celle qui a décidé de vivre “au creux des bois”, au fin fond de Białowieża. L’une des dernières forêts primaires d’Europe, à la frontière entre Pologne et Bélarus, devenue tristement un enjeu politique depuis qu’un mur y a été dressé pour empêcher les migrants de passer, et la faune avec eux.

En de courts chapitres, titrés et rythmés, l’histoire très kométienne, racontée de l’intérieur, d’un retrait volontaire, d’une femme certes coupée du monde mais au cœur du vivant. Un récit qui fait corps avec son sujet, la science accompagnée d’une conscience ou, mieux, d’une empathie. Multipliant les voix jusqu’à la prosopopée, donnant la parole aux bêtes qui étaient les plus proches de Simona, les élans Pepsi et Cola qu’elle a soignés, la laie Zabka ou Agata le lynx qu’elle a élevées comme ses enfants. Une psychologue du monde animal d’avant l’éthologie, une écoféministe d’avant l’écoféminisme. Qui a laissé pour seul traité sa tanière de vie, sa manière de vivre. “Moi je vis avec les cerfs. Pas au-dessus. Pas à côté. […] Je fais partie du paysage. C’est ça, pour moi, bien faire mon métier. C’est écouter. Se taire. Et aimer assez pour ne pas posséder.”


Serge Hastom, Pisser dans les cours d'eau (Éditions du Faubourg, format poche 2026)
Par Ella De Castro, journaliste alternante

Dans Kometa n°13, découvrez des extraits du livre Et Dieu dans tout ça (Stock) de Serge Hastom. Le reporter traverse en auto-stop les territoires israélo-palestiniens. Il passe deux jours chez des colons, les deux suivants chez des colonisés, recueillant au fil des barrages, des détours et des rencontres, des récits irréconciliables. 

Avant ce grand récit méditerranéen, Serge Hastom avait déjà pris la route. Ce premier livre, Pisser dans les cours d'eau, ressort en poche aux Éditions du Faubourg. Trois reportages, d'abord parus en version longue dans la revue Invendable qu’il a cofondée, l'emmènent en Russie en pleine guerre, dans l'Amérique de la deuxième campagne de Trump jusqu'aux réserves sioux du Dakota, puis dans une France fracturée par la dissolution et le Nouveau Front populaire. Des Russes qui critiquent Macron, des cow-boys obsédés par le “wokisme”, des Français désabusés par la politique. Dans Pisser dans les cours d’eau, Serge Hastom s'efface derrière celles et ceux qu'il écoute, avec beaucoup d'humour et sans jamais juger ce que chacun pense. 

“Mon copain Chérif m’avait prévenu, deux jours avant le départ. ‘Les gens qui travaillent, t’as compris, ils n’aiment pas les glandeurs. Ils vont se demander pourquoi tu voyages, pourquoi t’es là alors que, eux, ils n’ont pas l’argent, pas le temps. Si tu dis que t’es écrivain, là, d’accord, ils vont pas avoir envie de te taper dessus. Les gens – comment t’expliquer ? –, ils n’aiment pas les journalistes mais ils respectent les écrivains, voilà. Ils vont se dire : Ben merde, écrivain, et ils te raconteront leurs histoires.’”

Si, comme nous, vous prenez goût à cette écriture, bonne nouvelle: Serge Hastom sera de retour dans le numéro 14 de Kometa avec un grand récit inédit sur le Venezuela, tout juste après l’enlèvement de Maduro par les États-Unis de Trump II.

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