Chaque semaine, La Comète prend une nouvelle direction et illumine les recoins de dissidence et de liberté. Ce jeudi, le traducteur Erik Veaux revient sur un demi-siècle de dialogues avec la Pologne : langues apprises par hasard, fidélités choisies, textes habités de l’intérieur. De la poésie au théâtre, de Varsovie à Paris, il raconte la traduction comme une expérience physique et morale. Faire entendre la musique d’un texte, sans effacer la voix de l’autre.

Photo-collage issue de la série “Hoax” réalisée par la photographe polonaise Agnieszka Sejud qui pose un regard sarcastique sur le phénomène de la foi dans son pays. © Agnieszka Sejud

Bonjour, c’est Erik Veaux

Je suis né dans la région de l’Aube, l’année du début de la Seconde Guerre mondiale, mais j’ai grandi entre la France et la Suède, le pays de ma mère. J’ai suivi des études de langues slaves à l’université de Bordeaux, Paris et Varsovie. J’ai effectué plusieurs séjours en Pologne, travaillant notamment à l’ambassade de France à l’époque communiste, puis après le retour à la démocratie.

J’ai traduit et adapté de nombreux ouvrages dans les domaines du roman, du théâtre, de la philosophie et de la poésie. Parmi ces auteurs on trouve les poètes Miron Białoszewski et Jacek Bierezin, le romancier Wojciech Chmielarz, le critique de théâtre Ludwik Flaszen, l’historien de l’art Szymon Piotr Kubiak, le metteur en scène Krystian Lupa ou encore l’ancienne Première dame de Pologne, Danuta Wałęsa.

Erik Veaux

Traducteur

La traduction et moi


J’ai commencé des études de russe tout simplement parce que le prof de russe était le plus sympa. Le polonais, c’est un peu le hasard : à la fac, il fallait choisir une deuxième langue slave, alors j’ai pris le polonais. Et puis je me suis rendu en Pologne, et ça m’a bien plu. Il faut dire qu’à l’époque, si on arrivait en étant à la fois français et non communiste, toutes les portes s’ouvraient. Je ne pouvais donc que m’y plaire…

En matière de traduction, j’ai été inspiré par Konstanty Kot Jelenski, dit “Kot”, qui réalisa entre autres une anthologie de la poésie polonaise en s'associant avec des poètes français. Son art de la traduction fait penser à la différence qu'il y a entre un bon et un médiocre pianiste : chez ce dernier, toutes les notes sont bien présentes, mais manque la musique que l'on entend chez le premier. Le sens de la musique, c’est vraiment le plus important. Que ce soit pour le théâtre, la poésie ou même la prose. Il faut faire comme Flaubert avec son gueuloir.

La traduction doit faire passer la personnalité de l'auteur au-delà de celle du texte. Aucun ne s’est senti trahi et plusieurs sont d’ailleurs devenus de très grands amis. Si échanger avec l'auteur est bien sûr nécessaire pour éclaircir des points obscurs, c'est une chose qui pourrait être faite avec quelqu'un d'autre. Il est en revanche pour moi indispensable de le rencontrer si l'on veut respirer le texte avec lui. Traduire, c'est aussi comme vivre “en” l'auteur.

Le texte qui m'a le plus marqué – et le plus appris – est un petit essai, Pourquoi (n’)y a-t-il rien plutôt que quelque chose ? du philosophe Cezary Wodziński, que j’ai traduit pour Les Cahiers critiques de la philosophie portant sur Le réalisme : spéculation, problèmes et enjeux (n°19, 2018). Mis à part les questions proprement linguistiques, ce fut un travail à faire fidèlement penché sur des abîmes. Mais “traduttore-traditore”, j'ai aussi eu le bonheur de traduire à la manière de Celan une poétesse qui écrivait à la façon de Lamartine. Ce qu'elle a accepté, car aucun auteur ou autrice n’est devenu un ennemi après une traduction, et donc ne s’est senti victime d’un sale coup.

Dans le Kometa spécial Pologne, je traduis l’entretien de Mariusz Szczygieł, mené par Anna Goc, sur la place de la prière dans une Pologne encore façonnée par le catholicisme. Je signe aussi la traduction d’un texte d’Anna Alboth, journaliste et militante nommée au prix Nobel de la paix en 2018, qui raconte les frontières polonaises comme le révélateur brutal du rapport de l’Europe aux migrants. On me retrouve enfin derrière les “Kometa Books”, où je traduis plusieurs auteurs contemporains du polonais (Agnieszka Szpila, Małgorzata Lebda, Martyna Bunda et Małgorzata Szumowska).

Une raison d’espérer

Après avoir vu en 1945 des images d'Auschwitz, le jeune Ingmar Bergman a mis un an à comprendre le nazisme. Mais il a bien fini par comprendre.

Le livre ou le film que je recommande

Dans l'idée d'un dialogue comparable à ceux que j'ai eu la chance d'avoir avec des auteurs, je dirais : celui que vous, lectrice ou lecteur de cette lettre, voudrez écrire ou réaliser.

Une phrase qui m’inspire

“Au début était la parole.”

Une date qui m'a marqué

Je ne suis pas catholique, mais l'élection d'un pape polonais en octobre 1978 (Karol Józef Wojtyła, devenu Jean-Paul II) m'a bouleversé.

Première apparition de Jean-Paul II au balcon après l'annonce de son élection le 16 octobre 1978. radio.lublin.pl

Un lieu à découvrir en Pologne

Les HLM construits sur les ruines du ghetto de Varsovie. Il reste quelques vestiges du mur, long de 18 km, qui séparaient le ghetto juif du quartier aryen en 1940. 

Un lieu polonais à découvrir en France

La Librairie polonaise du boulevard Saint-Germain, à Paris, pour les rencontres que l'on y fait.

La reko de Kometa

Par Léna Mauger, rédactrice en chef

Serhiy Jadan, Personne ne demandera rien. Nouvelles de Kharkiv

“Les trams ne circulent plus depuis fin février.”
Tout est là, dans cette phrase presque anodine, citée en quatrième de couverture de Personne ne demandera rien: une ville suspendue, des vies déviées de leur trajectoire, des silences, des absences.
Serhiy Jadan compose douze nouvelles situées à Kharkiv, sa ville d’adoption, sous les bombes. Il ne raconte pas la guerre comme un front, mais comme un arrière-plan: des hommes et des femmes qui se retrouvent dans un stade, une église, un bureau encore debout. On ne sait jamais tout à fait qui ils sont, enfants, musiciens, profs, mécaniciens, consultants, riches ou pauvres, parce que cela n’a plus vraiment d’importance. Ce qu’ils font, en revanche, est essentiel: évacuer des survivants, proposer un travail à un soldat blessé, enterrer des voisins.
Né en 1974 dans le Donbass, Serhiy Jadan, est l’une des grandes voix ukrainiennes contemporaines: poète, romancier, musicien rock, figure publique engagée, interdit de séjour en Russie et au Bélarus où il fut accusé d’“activités terroristes”. Une voix courageuse. Serhiy Jadan s’est engagé en 2024 pour défendre une Ukraine qui lutte pour préserver son indépendance – et la nôtre, celle de l’Europe.
Ce livre ne commente pas la guerre: il la laisse affleurer. La mort est partout, mais l’espoir circule dans les liens humains devenus vitaux. On voudrait pouvoir partager les phrases de Jadan comme des talismans. On ne peut pas toutes les citer. Alors : allez le lire. Le lire comme on s’engage. Sans hésiter. Comme un acte de vie. Comme un acte de résistance.

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