Chaque semaine, La Comète prend une nouvelle direction et illumine les recoins de dissidence et de liberté. Cette fois, cap sur la Russie répressive, à travers le destin d’Alexeï Gorinov, premier citoyen condamné à une peine de prison ferme pour avoir appelé la guerre en Ukraine… une guerre. Depuis sa cellule, Gorinov résiste par les mots, la dignité et la fidélité à l’humanité, nous dit l'opposant et écrivain russe en exil Filipp Dzyadko.

Entre l'été 2000 et l'hiver 2001-2002, le photographe belge Carl De Keyzer a visité de nombreux camps de prisonniers en Sibérie, dont plusieurs furent d'anciens camps du Goulag. Ici, le camp 27, à Krasnoïarsk. © Carl De Keyzer

Bonjour, c’est Filipp Dzyadko

Je suis écrivain et historien. Anciennement rédacteur en chef d’un grand magazine d’opposition, j'ai été contrant de quitter la Russie en mars 2022. En 2024, mon livre de non-fiction  Radio Vladimir est paru en France (collection Des nouvelles du réel, éditions Stock), consacré aux formes de résistance à la guerre et à l’expérience d’une radio pirate. Pour Kometa, j'ai notamment interviewé Svetlana Alexievitch, prix Nobel de littérature, et Adam Michnik, dissident polonais,  et je collabore avec d’autres médias européens. Je travaille également à des projets éducatifs sur l'histoire de la Russie, notamment auprès de l’organisation Memorial (prix Nobel de la paix 2022).

Filipp Dzyadko

Journaliste russe

À travers cette infolettre adressée aux lecteurs de Kometa, je voudrais partager un texte que j’ai écrit avec mon collègue, l’écrivain et poète allemand Alexander Estis, qui s’appuie notamment sur des procès-verbaux publiés par le média russe en exil Mediazona. Il est consacré à l’une des figures les plus courageuses et singulières de notre temps : Alexeï Gorinov. 

Avocat, militant des droits humains et homme politique, il est le premier citoyen russe condamné à une peine de prison ferme pour ses prises de position publiques contre la guerre en Ukraine. J’ai publié dans le tout premier numéro de Kometa un long entretien avec lui – ses réponses nous étaient parvenues depuis la prison.

Je suis reconnaissant à toutes celles et ceux qui se soucient de son sort et, plus largement, de celui de tous les prisonniers politiques à travers le monde. Et à celles et ceux qui continuent de préserver l’espoir.

Il faut sauver l’opposant Gorinov


Le 9 décembre 2025, à Brême, en Allemagne, le prix Hannah-Arendt a été décerné à la philosophe politique Seyla Benhabib. Une mention spéciale du jury a aussi honoré Alexeï Gorinov, pour “son intégrité et son courage”. Il a écopé, en juillet 2022, de six ans et onze mois de prison, peine que ce sexagénaire, souffrant d’une maladie pulmonaire chronique, purge dans la colonie pénitentiaire de la région de Vladimir, à 180 km à l’est de Moscou. Son destin mérite d’être raconté.

Première nouvelle: Alexeï Gorinov est vivant. Rien que cela est déjà presque un miracle. Ce juriste et défenseur des droits humains est de ceux qui, dès le début, se sont ouvertement opposés à la guerre et au régime de Poutine. En Russie, une telle protestation mène en prison, voire à la mort. Le principal adversaire de Poutine, Alexeï Navalny, a été tué dans ses geôles. Par peur et par instinct de survie, la majorité des opposants se taisent – ou s’exilent.

Et pourtant, des hommes et des femmes continuent de résister en Russie. Nous ne savons pas combien ils sont; il n’existe évidemment pas de statistiques publiques. Nous ne connaissons même pas le nombre actuel de prisonniers politiques. Il s’agit en tout cas de plusieurs milliers – plus qu’en Union soviétique à l’époque de la guerre froide.

Dmitry Lovetsky/AP Photo/SIPA


Nommer la guerre 

Gorinov a été arrêté dès mars 2022, moins d’un mois après le début de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, pour avoir osé, en tant que député régional, proposer une minute de silence en mémoire des morts au début d’une séance retransmise publiquement : “Tous les efforts de la société civile devraient désormais être exclusivement dirigés vers la fin de la guerre et le retrait des forces armées russes du territoire ukrainien”, a-t-il alors déclaré.

En Russie, pour avoir appelé la guerre une guerre – et pour cela seul – des personnes sont envoyées dans des camps. Car dans la novlangue officielle du président, du Kremlin et de la propagande, la guerre est appelée “opération militaire spéciale”. Une semaine après celle-ci, une soi-disant “loi sur les fake news” est entrée en vigueur. Toute entorse à la doctrine du Kremlin sur le sujet peut valoir une peine allant jusqu’à quinze ans de colonie pénitentiaire.

Par la suite, l’article de loi a acquis dans le langage courant le nom d’“article Gorinov”, car sa condamnation a constitué un précédent. Le verdict semblait d’ailleurs arrêté avant même l’audience. La juge Olesia Mendeleeva, nommée personnellement par Poutine, avait traité plusieurs affaires politiques, notamment celle du réalisateur star Kirill Serebrennikov, aujourd’hui en exil à Berlin. 

Malgré tout, Gorinov a fait une déclaration de culpabilité devant le tribunal – mais certainement pas celle qu’attendait l’accusation : “Je souhaite plaider coupable. Coupable envers le peuple ukrainien tant éprouvé. Envers la communauté internationale. Coupable du fait que, en tant que citoyen de mon pays, je n’ai rien pu faire pour arrêter d’une manière ou d’une autre la folie qui est en train de se dérouler.”


Résister depuis sa cellule 

Comme Alexeï Navalny avant lui, Gorinov purge une part importante de sa peine à l’isolement, dans une cellule individuelle froide et humide. Les prisonniers politiques sont régulièrement placés à l’isolement afin d’être coupés du monde et brisés, afin de préserver l’illusion que tout le monde approuve la guerre. Il est arrivé que Gorinov disparaisse totalement : plus aucun contact, pas même avec ses avocats. Une pratique connue sous le nom de “disparition forcée”.

Au début de sa détention, en dehors de l’isolement, Gorinov tentait d’aider ses codétenus, de leur fournir des conseils juridiques et de rédiger des plaintes pour eux. Mais ceux qui s’adressaient à lui étaient punis, et toute communication lui a ensuite été interdite. Interrogatoires, humiliations, diffusion permanente de propagande, provocations et délation par les codétenus font partie du quotidien. Gorinov est torturé par privation de sommeil. Ses médicaments lui sont confisqués. Son état de santé se détériore rapidement, lui à qui il reste à peine plus de la moitié d’un poumon après une opération pour cause de tuberculose.

Les autorités l’ont classé comme présentant un risque suicidaire. Mais depuis sa cellule, il résiste : “S’il m’arrive quelque chose, ce sera contre ma volonté.” Il affirme par ailleurs avoir trop de projets et de tâches pour la période qui suivra sa détention et aimer trop la vie pour se faire du mal. “Je suis prêt à devenir ambassadeur en Ukraine dès que les relations diplomatiques entre nos pays seront rétablies. Je veux être utile à ma patrie lorsque la liberté, la démocratie et les droits humains en seront devenus des valeurs fondamentales. Tôt ou tard, des temps meilleurs viendront en Russie. J’en suis convaincu et j’ai déjà vu cela se produire dans ma vie.”

10 août 2020. « Chaîne de lumière » formée par des manifestants, peu avant l’intervention des forces de l’ordre, l’une des plus violentes répressions que connaîtra Minsk. JĘDRZEJ NOWICKI


Préserver notre humanité

Alexeï voit peu de raisons d’espérer dans la situation actuelle : “Dans un pays où la dictature est pleinement développée, on ne peut plus protester ouvertement ni s’opposer pacifiquement à l’arbitraire des dirigeants. Je ne sais pas ce qui peut concrètement mettre fin à la guerre. Mais je suis sûr d’une chose : Poutine et ses ‘faucons’ iront jusqu’au bout ; ils sacrifieront encore des dizaines et des centaines de milliers de vies humaines uniquement pour conserver des territoires. Pour eux, c’est une guerre de libération. Dans cet état guerrier, d’isolement politique et économique dans lequel se trouve mon pays, il est impossible de regarder l’avenir avec optimisme.”

“Que faire alors ?, se demande Gorinov en prison. Nous voulons au moins rester fidèles à nous-mêmes, préserver notre humanité. Nous ne voulons pas favoriser le mal et nous voulons élever nos enfants et petits-enfants pour qu’ils deviennent des êtres humains décents.”

Le crime de Gorinov – celui pour lequel le régime de Poutine le condamne – est le crime pour l’humanité. Sa foi dans la liberté, la dignité, les droits humains. Gorinov est un sauveur des mots. Mais qui sauvera le sauveur ? Cela implique de restituer toute son horreur au concept le plus terrible de tous, refoulé et vidé de son sens en Russie : “La guerre, quel que soit le nom qu’on lui donne, est la dernière, la plus sale, la plus abjecte des entreprises. Elle est le moyen le plus rapide de déshumanisation.”


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La reko de Kometa

Par Michel Henry, rédacteur en chef adjoint

La Déflagration, la “lettre artisanale” de Pierre Alonso

Installé à Kyiv depuis décembre 2022, le journaliste Pierre Alonso délivre, depuis septembre 2023, sa propre newsletter. Le dernier numéro paru dimanche 1er février évoque Anton, jeune érudit polyglotte, mort au combat en septembre 2025.

Dans La Déflagration, Alonso expose la guerre, “du cratère des obus aux bouleversements mondiaux”. Dans “Un Shahed dans le jardin” (n°34), il raconte comment un drone explose tout près de chez lui, alors qu’il intervient sur une télé canadienne. Il se jette par terre, le direct continue (on peut voir la vidéo). De cette nuit d’attaques, personne n’a parlé : “C’est devenu tellement habituel que ce n’est plus une information.”

Alonso se demande pourquoi les analyses sur l’Ukraine sont très souvent écrites depuis les capitales occidentales. “Nous, correspondant·es, servons à réduire ce décalage, mais seulement dans la place qui nous est accordée. Elle est minimale.” D’ailleurs, “pas un seul média français n’a de correspondant permanent avec un contrat de droit français en Ukraine.” Alors que la plupart des médias britanniques et américains “écrivent sur l’Ukraine… depuis l’Ukraine. Révolutionnaire, non ?”

Comme dit un de ses confrères, “être reporter, c’est observer la vie des autres ; être correspondant, c’est accepter d’être des leurs”. La Déflagration est précieuse : elle nous amène là où nous n’allons jamais.

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