Chaque semaine, La Comète prend une nouvelle direction et explore les zones sensibles de notre époque. Cette fois, la photojournaliste ukrainienne Julia Kochetova, Kometa Fellow 2026, repense à son été en Ukraine : les drones au-dessus des routes, une région de Donetsk qui s’effondre, les manifestations à Kyiv, mais aussi le mariage d’une amie à Kramatorsk. Des images de guerre et de vie rassemblées alors que son appareil photo lui semble, parfois, dérisoire.

Bonjour, c’est Julia Kochetova

Je suis née en 1993 à Vinnytsia, une ville du centre de l'Ukraine. Photojournaliste et documentariste basée à Kyiv, mon travail privilégie le récit direct et explore des thématiques telles que la génération de la guerre, le syndrome de stress post-traumatique et le féminisme. 

J’ai notamment couvert en tant que journaliste indépendante, la révolution de Maïdan (2013-2014), l'annexion de la Crimée (2014) et la guerre russo-ukrainienne qui touche mon pays depuis 2014. Je collabore régulièrement avec Der Spiegel, The Guardian, Reuters ou Vanity Fair. J’ai remporté en 2023 l'Emmy Award de la meilleure couverture d'actualité continue (format long) pour VICE News Tonight et le World Press Photo en 2024.

Cette année, je fais partie du programme Kometa Fellowset vous livre mes impressions à travers cette newsletter, photo(s) à l’appui.

Mon site : https://kochetova.rocks. Instagram : @seameer

Julia Kochetova

Photojournaliste et documentariste

“Je repense à l’été”


À Kiyv, dans ma ville, les frappes aériennes se poursuivent pour le cinquième jour d’affilée. J’entends la défense antiaérienne en action, tandis que le nombre de blessés et de morts ne cesse d’augmenter aux informations. Au parc Natalka, un enfant de 2 ans a été tué par des éclats d’obus provenant d’un drone russe.

La sirène retentit à l’heure du déjeuner, à 2 heures du matin, puis à nouveau le matin, avant le petit-déjeuner. Je suis à court de mots pour répondre à la question habituelle: “Comment ça va, là-bas?” La défense antiaérienne fonctionne. Tout le monde parle d’un “hiver difficile”, mais nous avons déjà vécu tant de jours difficiles qu’il n’y a plus aucune place pour la peur.



Mauvaise bande-son

Je repense à l’été : la route vers Kostiantynivka (ville située entre Kramatorsk et Donetsk) avec un drone russe à fibre optique au-dessus de ma tête, les manifestations dans les rues contre le limogeage du ministre de la Défense, le terrain d’entraînement où les filles tirent avec précision. 

Je repense à mon escapade à la mer où des Shaheds (drones d’attaque iraniens) sont abattus au-dessus de nos têtes – comme la bande-son officielle de cet été –, aux funérailles de l’enfant, aux cours d’immeubles de Kyiv mises à sac, aux routes recouvertes de filets anti-drones qui se multiplient sans fin à travers le pays…

Dead zone

Je marche et je sens la région de Donetsk m’échapper. Tout ce que j’aimais s’effondre et tombe à terre. Accompagnée d’une équipe mobile de pompiers, je pars en intervention le long de la dernière voie logistique : la route reliant Kramatorsk à Kostiantynivka. Une “dead zone” constituée de fragments de tout ce qui aurait pu vous tuer – drones, cratères de bombes aériennes, mines télécommandées – et de ce qui, un jour, vous tuera inévitablement.

Je reste bloquée sur ces positions pendant quatre jours, contemplant cette terre meurtrie : des civils et des soldats tués (l’évacuation est une tâche incroyablement difficile); des robots terrestres qui jouent le rôle de “postier” et acheminent de la nourriture, de l’eau et des piles; des kilomètres de câbles à fibre optique qui s’emmêlent dans les arbres; des maisons en ruine, à chaque pas que l’on fait.

Je regarde la région de Donetsk comme je regarderais un ami qui se meurt et que je ne peux aider. L’appareil photo me semble inutile – il n’a jamais mis fin à une seule guerre.

Alors pourquoi l’ai-je traîné jusqu’ici ?

Des manifestations qui font un carton

La rue se remplit de monde. J’ai déjà vu des révolutions dans mon pays, mais les manifestations en temps de guerre constituent un risque particulier. Les gens réclament le retour de Mykhaïlo Fedorov et la destitution du commandant en chef (Oleksandre Syrsky, que Zelensky finira par démettre de ses fonctions). On a appelé ces protestations les “manifestations de carton” – car c’est sur des morceaux de carton que les manifestants ont écrit ce qu’ils pensent.

Du coin de l’œil, j’aperçois une femme qui nourrit son enfant tout en tenant un morceau de carton sur lequel est écrit : “Arrêtez de tirer sur le poteau.” De frapper le poteau plutôt que de viser au but – avançons, ne répétons pas les mêmes erreurs. Voilà une vraie Madone ukrainienne, ici et maintenant. Elle s’appelle Katya et c’est une artiste.

Hymne à la joie

Je repense à l’été. Il a été marqué par des milliers d’alertes aériennes, mais il a également été empreint d’une joie intense: le mariage de ma meilleure amie à Kramatorsk. Une ville en pleine zone de combats, menacée par les drones FPV (First Person View) et les bombes téléguidées. Tanya et son fiancé Sasha sont tous deux engagés dans les combats. Tanya sauve les blessés en tant qu’infirmière de combat bénévole.

Sur le bras de Tanya est tatouée la maison de sa grand-mère, située dans la région de Donetsk. Ce territoire est aujourd’hui occupé – Sasha, lui, est originaire de Marioupol, également occupée par la Russie. C’est une tentative de préserver ce souvenir: nous étions là-bas, nous nous sommes battus pour cette ville, nous y avons fondé une famille. Ils ne peuvent pas nous enlever cela.

En quittant Kramatorsk, la route traverse des champs recouverts de fumée. Tanya appelle les pompiers et leur indique l’emplacement de l’incendie.

Même si ta maison est en feu, tu dois continuer d’avancer.


La Reko de la Rédak 

Septentrionale (Elyzad), de Karim Kattan

Demain, vendredi 4 septembre, paraît aux excellentes éditions tunisiennes Elyzad Septentrionale, le nouveau et troisième roman de Karim Kattan, auteur et ami de Kometa, parrain du numéro 13, Si la Palestine était le centre du monde.

Dans un pays jamais nommé qui bascule dans la guerre, Maryam prend Joseph en stop et tous deux roulent vers le nord, à la recherche de leurs proches, sous la lumière de la Septentrionale. Au fil de cette nuit de fuite, leurs histoires et leurs amours queer se mêlent aux souvenirs, à la violence et à d’étranges apparitions qui donnent peu à peu au voyage des allures de fable.

Karim Kattan raconte cette traversée dans une langue qui passe de l’argot au lyrisme, du quotidien au merveilleux, avec l’amour et le désir comme fils conducteurs. Une très bonne raison de courir en librairie dès demain! Et pour les plus impatients: rendez-vous dès ce soir, jeudi 3 septembre, à 19 heures, à la Librairie Petite Égypte, à Paris, pour une soirée de lancement en présence de Karim Kattan. Entrée libre dans la limite des places disponibles, au 35, rue des Petits Carreaux, dans le IIe arrondissement.

L'Agenda de Kometa

Kometa à la Fête de l’Humanité

Les 11, 12 et 13 septembre, Kometa vous donne rendez-vous à la 91e édition de la Fête de l’Humanité!

Pendant trois jours, venez rencontrer et échanger avec l’équipe, participer à nos animations et jeux-concours et, surtout, découvrir en avant-première notre tout nouveau numéro, Chanter ou se taire (qui ne sera en librairie que le 13 octobre).

On vous attend nombreux!

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