Chaque semaine, La Comète prend une nouvelle direction et explore les zones sensibles de notre époque. Cette fois, la photojournaliste ukrainienne Julia Kochetova raconte le quotidien d’un pays en guerre, entre bombardements, deuils et gestes de survie. Des lilas en fleurs aux opérations qui sauvent des enfants, son récit cherche les traces de vie qui persistent au milieu de la destruction.

Exposition War is Personal de Julia Kochetova au Foam à Amsterdam — Max Janssen/ @foam_amsterdam

Bonjour, c’est Julia Kochetova,

Je suis née en 1993 à Vinnytsia, une ville du centre de l'Ukraine. Photojournaliste et documentariste basée à Kyiv, mon travail privilégie le récit direct et explore des thématiques telles que la génération de la guerre, le syndrome de stress post-traumatique et le féminisme. 

J’ai notamment couvert en tant que journaliste indépendante, la révolution de Maïdan (2013-2014), l'annexion de la Crimée (2014) et la guerre russo-ukrainienne qui touche mon pays depuis 2014. Je collabore régulièrement avec Der Spiegel, The Guardian, Reuters ou Vanity Fair. J’ai remporté en 2023 l'Emmy Award de la meilleure couverture d'actualité continue (format long) pour VICE News Tonight et le World Press Photo en 2024.

Cette année, je fais partie du programme Kometa Fellows et vous livre mes impressions à travers cette newsletter, photo(s) à l’appui.

Mon site : https://kochetova.rocks. Instagram : @seameer

Julia Kochetova

Photojournaliste et documentariste

Les lilas sont éternels


Je suis allongée dans mon lit et j’écoute les explosions. La première est toujours soudaine – on ne s’y habitue jamais. Le cœur et l’estomac se serrent jusqu’à avoir la taille d’un poing d’enfant.

Bonjour, ma ville meurtrie. Ils veulent nous rayer de la carte, encore une fois.

Les routes de la région de Donetsk sont recouvertes de filets anti-drones – je saisis chaque occasion d’aller à Sloviansk ou à Kramatorsk. Les Russes sont si proches que leurs drones à fibre optique atteignent la ville. Il n’y a aucun antidote contre eux. Les lilas sont en fleurs. Le printemps sent comme s’il n’y avait pas de guerre.

Je n’ai pas de réponse à la question: allons-nous fleurir après tout cela?  Allons-nous faire pousser un verger sur les cendres?

Il y a trois ans, j’ai planté des pétunias blancs à l’intérieur de la caisse de munitions destiné à l’obusier M777.


Réparer les enfants

Sofia Chaïkovska, chirurgienne spécialisée dans les transplantations, prend la parole lors d’une conférence à Kiev et raconte l’histoire de la première greffe cardiaque réussie en Ukraine entre deux enfants.

Elle évoque le cœur de Yurchyk, 4 ans, qui bat désormais dans la poitrine de Solomiia. Un enfant ne peut recevoir que le cœur d’un autre enfant. Yurchyk est décédé des suites d’une hémorragie cérébrale. Sa mère, elle-même médecin, a donné son accord pour la greffe. Puis, elle a écouté le cœur de son fils battre dans la poitrine d’un autre enfant.

La première opération de ce type en Ukraine a été réalisée en 2023. La guerre faisait déjà rage, mais le cœur continuait de battre.

Je suis allongé dans mon lit, à écouter les explosions. Douze heures se sont écoulées depuis que j’ai entendu cette histoire. Le monastère de la Laure de Kiev-Petchersk et les studios de cinéma Dovjenko sont en feu, tout comme des dizaines d’immeubles d’habitation à travers la capitale.

D’abord viennent les notes de tête: l’odeur de brûlé.

Puis les notes de cœur: l’odeur du lilas.


Courir encore

À l'heure du déjeuner, j'arrive à Mykolaïv pour une mission – une ville du sud de l'Ukraine qui subit jour et nuit les attaques de drones Shahed. En chemin, j’aperçois un immense graffiti représentant Oleksii Vadaturskyi, le fondateur de Nibulon, le plus grand exportateur de céréales d’Ukraine. Oleksii est mort à Mykolaïv le 31 juillet 2022. Lui et sa femme Raïsa ont été tués par un missile russe S-300.

À l'automne 2022, j’ai rencontré Andrii Vadaturskyi, leur fils unique. Il faisait son jogging quand on l’a appelé pour lui annoncer la funeste nouvelle. Mon collègue journaliste lui a demandé ce qu'il avait fait après avoir appris que ses parents avaient été tués lors d'une frappe de missile.

— J'ai continué à courir.

À Mykolaïv, l'alerte aérienne retentit à nouveau. Je suis allongé dans mon lit et j’écoute cette sirène insupportable. Demain matin, je dois partir pour le champ où travaillent les démineurs.

Et puis – 

les coquelicots fleurissent, 

encore une fois.

Lancement des Fellows 2026

Lili Pankotai au kiosque à journaux, en face de son appartement, à Budapest. © Szabolcs Barakonyl


Kometa renouvelle son engagement en faveur du journalisme de terrain avec l’édition 2026 du programme Fellows.

En 2025, trois journalistes avaient été soutenus : la photojournaliste et documentariste ukrainienne Julia Kochetova, le journaliste gazaoui Rami Abou Jamous ainsi que le journaliste et documentariste russe en exil Dmitry Velikovsky.

Cette année, Kometa voit les choses en grand : douze lauréat·es répartis sur deux appels à candidatures bénéficieront d’un financement de 10.000 € pour documenter le réel dans des contextes de guerre, de répression ou de fortes tensions politiques et sociales.

Les candidat·es ont jusqu’au 31 juillet pour faire parvenir leur dossier de candidature. Leur projet devra porter sur l’une des deux thématiques identifiées par la rédaction pour ce premier appel à candidatures :  

  • Désinformation et guerres narratives,
  • Mutations politiques et sociales dans le Golfe.

Le jury sélectionnera six projets originaux à l'ambition narrative ambitieuse (faire sentir, comprendre, déplacer le regard). Les premiers Fellows 2026 seront annoncés en septembre. 

Pour plus d’informations, rendez-vous sur notre page Fellows.


Vous souhaitez soutenir le travail d’un Fellow ?

Nous recherchons encore quelques mécènes pour financer l’édition 2026 du programme. Si vous souhaitez soutenir une presse libre et exigeante et obtenir un accès aux coulisses de la fabrique éditoriale de Kometa, devenez mécène en nous contactant à l’adresse fellows@kometarevue.com

Plus d’informations sur notre page mécénat


La reko de Kometa

Par Charlotte Piriou, stagiaire pour le programme Fellows

Feurat Alani et Léonard Cohen, Le Parfum d’Irak

Alors que l’Irak faisait les gros titres de l’actualité à la fin des années 90 et au début des années 2000, il est resté dans l’angle mort du conflit entre Israël, les États-Unis et l’Iran. Pourtant, il est aussi une victime de la guerre, qui ne semble jamais vouloir s’en éloigner. Dans Le Parfum d’Irak, le grand reporter et auteur franco-irakien Feurat Alani retrace l’histoire du pays où il passait la plupart de ses étés enfant, de la dictature de Saddam Hussein à l’embargo onusien et l’occupation américaine. Animé par Léonard Cohen, ce documentaire intime et puissant permet de comprendre les difficultés de l’Irak d’aujourd’hui à se reconstruire. Un récit de l’intérieur à la première personne, comme Kometa les aime !

Disponible en intégralité sur Youtube : https://www.youtube.com/watch?v=sfxcOGkpGag

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