Chaque semaine, La Comète prend une nouvelle direction et illumine les recoins de dissidence et de liberté. Cette fois, cap sur la Pologne avec l’écrivaine Kinga Wyrzykowska, entre exil intime et mémoire fragmentée. De Varsovie à l’ombre du grand frère russe, une traversée personnelle où le reportage littéraire, la fiction et l’histoire se heurtent pour rappeler que la Pologne n’est jamais tout à fait loin, ni tout à fait ailleurs.

En 1984, l'étau se desserre et Leszek Fidusiewicz peut photographier dans la rue sans se cacher. Leszek Fidusiewicz

Bonjour, je suis Kinga Wyrzykowska

La plupart du temps j’écris, et quand je veux me changer les idées, je regarde des shorts d’animaux dangereux et de recettes de comfort food, je lis Olga Tokarczuk, Nathan Hill et Thomas Bernhard en VO et à l’envers. Je suis née en Pologne mais j’ai vécu toute ma vie en France. Comme pour pas mal d’émigrés, mon pays natal est devenu une destination de vacances, et tenait pour l’essentiel dans mon estomac nostalgique. J’arpentais Varsovie en avalant des pączki à la confiture de rose, à la recherche des meilleurs “bars à lait” où déguster des kotlety mielone (boulettes viande et pain) avec des patates écrasées à l’aneth. Contrairement donc à ce que mon nom pourrait laisser croire de dextérité à cuisiner les consonnes à la sauce polonaise, je débite, hache-menu, mixe et ficelle le monde qui m’entoure en français, pour l’essentiel sous forme de romans. De la fiction conçue comme un concentré de réel, comme dans Patte blanche (2022) et Princesse, qui vient de paraître.

Kinga Wyrzykowska

Écrivaine et traductrice

Mon article dans Kometa

“Si tu ne sais pas où tu vas, regarde d’où tu viens”: peu de de choses m’agacent autant que le petit catéchisme du retour aux origines. Je voulais faire la peau à ce mythe incontournable… et je me suis retrouvée à plonger la tête la première dans ma propre histoire. Un retournement précipité par l’invasion de l’Ukraine à grande échelle. Le 24 février 2022, j’ai senti sur ma nuque le souffle du grand frère russe, familier et glaçant. Aussitôt, je suis redevenue plus polonaise que jamais. Je tente de comprendre pourquoi dans le récit que j’ai écrit pour le numéro Pologne de Kometa, où vous découvrirez :

  • ce que signifie l’expression « partir avec des sacs » ;
  • que mon père était un sosie d’Alain Delon / chauffeur de taxi / présentateur du journal sportif tous les jours à la télé polonaise ;
  • qu’en Pologne en décembre 1981 passait Apocalypse Now au cinéma Moskwa, et que ça ne peut pas être un hasard ;
  • qu’Anouchka n’est pas seulement un personnage du Maître et Marguerite ;
  • qu’on ne revient pas facilement à Lindberg, Lwow, Lviv quand on y est né ;

… et plein d’autres choses tristes et joyeuses qui vous donneront envie d’aller en Pologne, ou de laisser la Pologne venir à vous. Bonne ou mauvaise nouvelle : elle n’est pas très loin. « Nulle part » comme disait d’elle Alfred Jarry, c’est aussi un peu « partout ». Tout dépend du point de vue qu’on adopte, et de la direction qu’on prend.

À lire dans Kometa n°11, Si la Pologne était le centre du monde.

L’actu que j’ai retenue

J’en n’ai pas. J’ai un poil essayé de me débrancher, et quand je me suis rebranchée, c’était l’effroi.

Un lieu à découvrir en Pologne

À propos de direction, et de ne pas savoir où aller, si ça vous arrive la prochaine fois que vous êtes à Varsovie, tapez « Bouillonnement du monde » / « Wrzenie świata » sur votre GPS. Ça vous mènera d’abord sur le Nowy Świat (avenue du Nouveau monde, version locale des Champs-Élysées) puis de là vous bifurquerez par une entrée d’immeuble vers une de ces cours un peu sinistres dont la Pologne a le secret. Avancez bravement. Effluves de café et de cannelle et lumière chaleureuse guideront vos pas jusqu’à une porte.

Ouvrez : vous voici dans le refuge de Mariusz Szczygieł (dont vous trouverez aussi un article dans ce numéro de Kometa), un café-librairie qu’il a fondé avec ses comparses de l’Institut du Reportage (des plumes éminentes comme Wojciech Tochman et Paweł Goźliński) pour y réunir tous les livres de reportage, passés et récents, qu’il voulait faire découvrir au public.

Une raison d’espérer

En Pologne, depuis Ryszard Kapuściński et Hanna Krall, le reportage littéraire fait partie du patrimoine. Et alors que les librairies indépendantes ont fermé les unes après les autres dans la capitale polonaise au profit de Candy Crush, la vente en ligne, le Wrzenie Swiata survit et s’agrandit… grâce notamment à des cagnottes en ligne et de généreux donateurs parfois inattendus... Comme ce menuisier qui a découvert l’existence de la librairie dans le journal et est venu donner un coup de main en fabriquant la cuisine. Pas vraiment un lecteur en plus, m’a précisé Mariusz, juste un gars qui trouvait ça important que de tels endroits existent. Je ne sais pas vous mais moi, ce genre d’histoires, ça me suffit pour recroire un peu en l’humanité. Et en 2026, il va falloir avoir la foi.

Na zdrowie !

Wojciech Zawilinski

Les livres que je recommande

Ben justement, du reportage littéraire polonais : Wojciech Tochman et son fabuleux Eli, Eli sur les causes profondes (néocoloniales, religieuses, économiques) de la pauvreté aux Philippines.

Gottland, le livre de Mariusz Szczygieł sur les voisines tchèques de la Pologne.

Et puis, référence incontournable du journalisme littéraire polonais, Ryszard Kapuściński (Ébène pour le plus connu).

Une phrase qui m’inspire

“Vivre, c’est passer d’un espace à un autre, en essayant le plus possible de ne pas se cogner.”

Georges Perec, “Espèces d’espaces”

Un lieu polonais à découvrir en France

Pour les meilleurs kotlety mielone (les fameuses boulettes de viande) de tout Paris, vous pouvez soit essayer de vous faire inviter chez ma mère soit vous rendre dans le 18e, au pied du Sacré-Cœur, chez Mazurka. Et pour une option végétarienne, les pierogis au chou et aux champignons sont à se damner. Le tout dans un cadre très chaleureux qui vous donnera l’impression d’être dans une Pologne qui n’existe plus qu’en carte postale.

Bon plan sur La Comète

Par Christine Christine Debiais Brendle, directrice commerciale et financière

 Au nom du ciel de Yuval Rozman au Centquatre (5, rue Curial, Paris 19e)

Il vous reste trois soirs (à compter d'aujourd'hui!) pour voler voir Au nom du ciel, de Yuval Rozman. Aboutissement de Quadrilogie de ma Terre, un cycle théâtral entamé en 2017 pour explorer, depuis la France – où il est installé depuis une quinzaine d’années – son rapport à Israël, son pays natal, et au conflit israélo-palestinien. Les trois premières pièces du cycle abordent cette “terre” et son histoire sous les angles politique, religieux et intime. Dernière pièce du cycle, Au nom du ciel prend de la hauteur, littéralement et métaphoriquement, en plaçant trois oiseaux au-dessus de Jérusalem pour enquêter sur un événement tragique.
Porté par trois comédiens de grand talent : Cécile Fišera, Gaël Sall et Gaëtan Vourc’h (notamment connu pour ses collaborations avec Philippe Quesne), cette fable volette entre humour et gravité, grâce à une mise en scène inventive, mêlant parole et mouvement, musique et poésie. Ce trio incarne avec agilité les trois oiseaux de cette comédie noire allégorique, offrant au public une expérience vivante, drôle et riche de sens, qui touche autant qu’elle fait réfléchir en posant un regard décalé et lucide sur le conflit, les frontières et la violence, sans jamais en simplifier les enjeux.
Une pièce de haute voltige, généreuse, intelligente et profondément humaine. (En résumé, j’ai vraiment passé un excellent moment.)

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