Chaque semaine, La Comète prend une nouvelle direction et explore les zones sensibles de notre époque. Cette fois, la réalisatrice Lina Soualem nous raconte son dialogue avec sa mère, l’actrice Hiam Abbass, autour de la mémoire, de l’exil et de la transmission palestinienne. Entre histoires familiales et histoire collective, leur échange raconte ce que les femmes préservent, transmettent et réinventent face à l’effacement.

Hiam Abbass, au mariage de son cousin, à Deir Hanna. “Je suis la fille qui danse au milieu, en robe beige.”

Bonjour, c’est Lina Soualem

Je suis née en 1990 à Paris, d’une mère palestinienne et d’un père algérien, tous deux acteurs. Grâce à cette filiation, j’ai grandi dans un contexte où la représentation à l’image était très présente. C’est par la famille que j’ai eu accès au cinéma. Si je m’en suis d’abord éloigné – j’ai fait des études d’histoire et de sciences politiques à la Sorbonne – j’y suis revenu par un détour en Argentine, lors d’un stage de Master en telations internationales, en 2013. J’ai travaillé comme programmatrice pour un festival de cinéma des droits de l'homme à Buenos Aires. C’est par la programmation de films que j’ai découvert le genre documentaire, et par la réalisation de mon premier long-métrage Leur Algérie, en 2020, que j’ai commencé à trouver ma voix/voie.

Dans ce documentaire, j’explore le silence et l’exil de mes grands-parents algériens, Aïcha et Mabrouk, installés en France dans les années 1950. J’ai ensuite réalisé mon second documentaire, Bye Bye Tibériade (2023, toujours visible sur Arte jusqu’au 17 juin). Dans ce film, je continue à explorer une histoire de transmission et d’exil, mais cette fois-ci à travers l’histoire des femmes dans ma famille maternelle palestinienne, partant de l’histoire d’exil de ma mère, Hiam Abbass, en Europe.

Lina Soualem

Réalisatrice

Tout sur ma mère

Dans le prolongement de mon film Bye Bye Tibériade, j’instaure dans Kometa un dialogue avec ma mère, l’actrice Hiam Abbass, sur son histoire, son lien à la Palestine, à la mémoire et à l’exil. Malgré son exil, et son mode de vie aujourd’hui éloigné des us et coutumes de son milieu d’origine et de son village natal palestinien Deir Hanna, ma mère reste liée aux femmes de sa famille de manière indéfectible. Au-delà des histoires intimes qui les unissent, elles partagent une lutte commune, propre à leurs conditions de femmes. Leur combat pour exister pleinement et librement est d’autant plus significatif dans un contexte marqué par la guerre, l’occupation, l’exil et les déchirements. 

Raconter et réinventer

Car ce qui se raconte dans cet échange, ce ne sont pas que des récits de transmission de femme à femme, ou de mère à fille. Les histoires racontées ici tissent une histoire au long cours, celle d’un peuple nié dans son identité, dépossédé de ses droits, contraint de se réinventer sans cesse. Une histoire palestinienne faite de lieux disparus, de vécus transformés, de mémoires dispersées. Une histoire synonyme de défaite et de perte, mais aussi de résistance et de résilience.

Ma mère et les femmes de notre famille semblent être les dépositaires d’une nécessité viscérale de raconter l’histoire, de la réinventer, la faire circuler. Leur existence et leur choix de vie disent d’une manière ou d’une autre l’existence palestinienne.

Hiam à sa fille Lina: “Tu vois les cactus et les figuiers ? Ça veut dire qu’il y avait, à cet endroit, un village palestinien détruit en 1948. Ces plantes poussent sur les ruines. Elles sont vivantes. On pique-niquait souvent sur les traces de ces villages. Et parfois, on y ramassait des figues et des figues de Barbarie, comme si c’était le souvenir de la Palestine d’avant.”


Partager et préserver

Qu’a voulu me transmettre ma mère de tout cela ?

En m’emmenant tous les étés dans son village natal de Palestine, ma mère m’a fait baigner dans ce tissu d’histoires familiales et de mémoire collective. Je suis la première femme de ma famille à être née hors de la Palestine. Je porte en moi l’histoire de ma mère et celle de mes aïeules, leurs histoires intimes comme l’histoire collective qu’elles ont subie.

Dans Bye Bye Tibériade, je m’empare des héritages familiaux, historiques et visuels dont j’ai hérité. Je les interroge, les confronte, tisse des liens entre eux pour tenter de répondre à une question qui me hante : comment une femme trouve sa place et apprend à vivre entre les mondes ?

En faisant ce film, et en le prolongeant par ce dialogue que publie Kometa, je m’inscris dans le même sillon que les femmes de ma famille, pour qui la transmission a toujours été vitale. Je continue ce qu’elles ont commencé. C’est par la parole qu’on survit, c’est en racontant qu’on se délivre. L’oubli et l’effacement sont combattus par les mots. J’ai toujours senti qu’il était de mon devoir de partager à nouveau ces histoires. Pour conserver les images d’un monde qui se perd. Des images qui deviennent la preuve d’une existence déniée.

L’actu que j’ai retenue

Ali Cherri, artiste cinéaste franco-libanais, a déposé plainte le 2 avril 2026 en France pour crime de guerre contre l’armée israélienne suite à une frappe contre un immeuble en novembre 2024 à Beyrouth où il a perdu ses deux parents.

Une raison d’espérer

Je n’ai pas de nouvelle spécifique qui me donne de l’espoir… Je ne suis pas de nature pessimiste pourtant…

Le film que je recommande

Le Silence des palais (1994) du réalisateur tunisien Moufida Tlatli, un chef-d’œuvre que je ne me lasse pas de revoir. Un film sur la condition des femmes en Tunisie dans les années 50/60 qui redonne voix aux femmes invisibilisées. Ce film se distingue par la finesse avec laquelle il traite la mémoire et les blessures du passé.

Une phrase qui m’inspire

“Dans notre monde, diviser pour régner doit être remplacé par imaginer et prendre le pouvoir.” 

Audre Lorde, militante et écrivaine américaine (1934-1992)

Mon plat palestinien préféré

Le maqloubeh de ma tante Bouthaina: un plat fait de riz, poulet, choux-fleurs qu’on mange avec une “salade arabe” faite de concombre, tomate, persil, huile d’olive et citron pressé et avec à côté un peu de laban (yaourt). Ce plat veut littéralement dire “à l’envers” car on doit le retourner, d’une grande casserole à un grand plateau, avant de le manger. Et le retourner est toujours un moment très intense (on a très faim car ça sent très bon, on a donc très hâte de manger mais on a aussi très peur que ça tombe ou que ça colle à la casserole).

J’en ai un autre: les pissenlits frits avec des oignons. Mon arrière-grand-mère Um Ali Tabari nous racontait souvent comment elle cueillait les pissenlits à Tibériade avec ses voisines, avant qu’elle, toute notre famille et tous les Palestiniennes et Palestiniens ne soit expulsés de la ville en 1948 – jusqu’à aujourd’hui.

Bon plan sur La Comète !

☄️ Kometa débarque à Saint-Malo pour Étonnants Voyageurs

Du 23 au 25 mai 2026, Kometa sera au Festival Étonnants Voyageurs, l’un des plus grands rendez-vous culturels de l’année. Pendant trois jours, Saint-Malo devient un immense lieu de rencontres autour de la littérature, du cinéma, des grands récits du réel et du journalisme.

Retrouvez-nous tout le week-end dans la Rotonde Cartier du Palais du Grand Large pour découvrir la revue, rencontrer l’équipe et échanger avec les auteur·ices et journalistes de Kometa dans une ambiance chaleureuse et festive. Au programme : jeux concours, activités et surprises tout au long du week-end! 

Vous pourrez aussi croiser au festival Pierre Haski, Christophe Boltanski et Clara Arnaud, qui ont tous écrit pour Kometa, ainsi que Ryoko Sekiguchi, invitée du dernier Kometa Comedy Club.

Le samedi 23 mai, deux rencontres Kometa auront lieu dans le cadre du festival :

• de 14h30 à 15h30, Univers (Grande Salle) — Intra-Muros

Léna Mauger, Guillaume Gendron et Julien Bisson participeront à la rencontre Saisir l’époque : rencontre avec les revues Le 1, Revue 21 et Kometa, autour de la manière dont les revues racontent le monde contemporain.

• de 16h30 à 17h30, Médiathèque René Couanau — La Grande Passerelle

Léna Mauger animera la rencontre Revue Kometa : de la fiction à la non-fiction avec Christophe Boltanski, Sabyl Ghoussoub et Sacha Filipenko, pour explorer les liens entre littérature, récit intime et documentaire.

🗓️ Du 23 au 25 mai 2026
📍 Festival Étonnants Voyageurs, Saint-Malo
🕤 9h30 - 19h30

On a hâte de vous y retrouver !

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