Chaque semaine, La Comète prend une nouvelle direction et explore les zones sensibles de notre époque. Cette fois, le grand reporter polonais Mariusz Szczygieł s’interroge sur un geste intime dans un pays où le catholicisme structure encore l’histoire : prier. Il a recueilli les confidences de croyants, d’athées, de solitaires, pour qui la prière n’est plus tant un rituel collectif qu’une tentative de dialogue avec le sens, la vie, ou soi-même.  Photo issue de la série “Hoax” de la photographe polonaise Agnieszka Sejud, qui porte un regard sarcastique sur la place de la religion dans son pays. — © Agnieszka Sejud |
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Bonjour, c’est Mariusz SzczygiełJe suis journaliste et écrivain de littérature du réel. Mon livre, Gottland (Actes Sud, 2008), traduit par Margot Carlier, a reçu le prix du Livre européen (2009). Actes Sud a également publié son livre de récits Chacun son paradis, en 2012. “Nie ma” (non traduit, 2018) a reçu le plus important prix littéraire polonais, le Nike décerné par un jury et les lecteurs. Je suis passionné par la culture tchèque et l’art contemporain. Je vis à Varsovie. |
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 | Mariusz Szczygieł Journaliste et écrivain |
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Ça veut dire quoi, prier ? Dans le numéro 11 de Kometa, Si la Pologne était le centre du monde, ce grand nom du reportage littéraire qu’est Mariusz Szczygieł se penche sur la place que tient la prière dans ce pays où le catholicisme reste un pilier historique. Il explique sa démarche.
Je ne prie pas. Même dans les pires moments, cela ne me vient pas à l’esprit. Je suis reporter, et j’écris le plus volontiers sur des gens qui sont différents de moi. C’est pourquoi j’ai décidé d’interroger ces autres personnes qui, elles, prient. D’interroger comment elles prient, qui et pourquoi. Pendant six mois, j’ai correspondu avec plus de soixante d’entre elles. Certaines ont mis plusieurs semaines à répondre. “Cher Mariusz, ce sont des questions si difficiles ! Je n’y avais jamais réfléchi. Et je n’en avais jusqu’ici parlé avec personne.” La plus jeune, Polina, rédactrice de 30 ans, athée, avait demandé à Dieu de l’aider à fuir après le bombardement de sa ville en Ukraine, promettant qu’elle renoncerait à tous ses désirs. Elle ne demandait rien d’autre que de vivre. La plus âgée, Alicja, 70 ans, économiste, s’insurgeait contre saint Pérégrin, le patron des cancéreux. Elle a écrit sa prière entre sa neuvième et sa dixième chimio.  — Agnieszka Sejud
En tout, j’ai retenu vingt-cinq récits émouvants. La prière n’est pas forcément pour ces personnes un dialogue avec Dieu. Anna (41 ans) prie la Vie avec un grand V : “Pour que mon destin ne soit pas qu’une défaite.” Pour Michalina (39 ans), la prière est “un antidouleur qui agit en temps réel”. Avec Zuza Dolega, une artiste, nous avons fait de ces histoires une exposition dans une église du XIIIe siècle à Elbląg, au nord de la Pologne, une des plus belles galeries d’art du pays – « Prions », du 14 août au 12 octobre 2025. Zuza “écrit” en brûlant des mots dans des pages de livres. Ce qui n’a pas brûlé se recompose en nouvelles significations. “Je retisse les trous du papier”, dit-elle. Deux cent quatre pages de confessions transformées en “pyromots” étaient ainsi exposées. On m’entendait lire des extraits de ces confessions. Un code QR gravé sur une planche permettait d’accéder au texte complet, et on pouvait comparer les deux versions, l’originale et celle qui a brûlé. Au centre, deux cent quatre fioles de cendres de mots.  — Agnieszka Sejud
Beaucoup de ces histoires ont en commun la solitude. Des personnes profondément croyantes prient en dehors de l’Église, dans un dialogue intime avec le Mystère, la Vie, le Sens. “Je ne supporte ni l’Église ni les curés, mes filles ne sont pas baptisées, et pourtant je prie”, m’écrit une cheffe d’entreprise. La prière est de moins en moins un rituel collectif et devient un acte existentiel individuel. Certains cherchent un contact avec ce qui les “dépasse”. Pour d’autres, la prière est un calmant. Ou un lien avec des proches décédés qui veillent sur eux. Nika, une artiste et traductrice, croit à un Sens “avec un S majuscule”. “Une force qui en sait plus que moi. Une Divinité qui se manifeste dans des moments anodins.” Prier, c’est travailler sur le sens de sa propre existence, une tentative de communiquer avec soi. De se pénétrer soi-même. Mais il existe aussi d’autres manières : psychothérapie, art, littérature… |
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L’actu que j’ai retenue Presque toutes les nouvelles concernant les déclarations de Trump et de Poutine. |
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Des raisons d’espérer Je ne vois aucune raison d’espérer. Je considère que l’espoir est surestimé. J’essaie de ne pas m’accrocher à l’espoir, car je sais que je peux très facilement être déçu. J’ai une autre façon de vivre : j’accepte ce que chaque jour m’apporte et j’essaie d’en tirer quelque chose de positif. |
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Un film que je recommande Toujours Théorème (1968) de Pier Paolo Pasolini. Un ami du fils arrive dans la villa d'une famille bourgeoise italienne. Tout le monde, y compris la sœur, la mère, le père et la servante, commence à perdre la tête à son sujet. Ils sont séduits, bien que le nouveau venu ne fasse rien dans ce sens. Sa présence libère en eux des désirs inconscients. Est-ce Dieu ou le Diable qui est venu chez eux ?  Et puis tous les films de Bergman, car dans presque chacun d'eux, il a une conception différente de Dieu. Et comme je n'ai pas de conception claire et que la foi dans le Dieu judéo-chrétien m'est depuis longtemps étrangère, ses visions m'intéressent beaucoup. |
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Une citation qui m’inspire “Il m'a expliqué en souriant que rien n'est blanc ou noir et que le blanc, c'est souvent le noir qui se cache, et le noir, c'est parfois le blanc qui s'est fait avoir.”
Une phrase de Monsieur Hamil, “qui a lu Victor Hugo et qui a vécu plus que n’importe quel autre homme de son âge”, s’adressant à Momo, l’enfant héros de La Vie devant soi, ce roman de Romain Gary qu’il a signé sous le pseudonyme d'Émile Ajar et que j'ai lu quand j'étais très jeune. Cette phrase a influencé toute ma vie, j'en ai fait ma devise de journaliste. C'est peut-être la pensée la plus importante que j'ai assimilée dans ma vie. |
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Un lieu à découvrir en Pologne À 100 km de Varsovie se trouve le Centre de sculpture polonaise à Orońsko, un complexe muséal et parc comprenant des galeries, des ateliers d'artistes et un vaste parc de sculptures contemporaines réparties autour d'un ancien palais. J'aime m'y rendre à n'importe quelle période de l'année.  Centrum Rzeźby Polskiej w Orońsku |
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Un lieu polonais à découvrir en France La Librairie polonaise, à Paris, située au 123, boulevard Saint Germain, qui existe depuis 193 ans ! J'y ai organisé plusieurs rencontres avec mes lecteurs lorsque mes livres ont été publiés en français. Après la guerre, l'un de ses directeurs était Andrzej Bobkowski, un essayiste polonais vivant en France. Son journal est culte en Pologne – il a été publié en français sous le titre : En guerre et en paix. Journal 1940-1944. Il a écrit : “La France a été la première à découvrir l'homme.” N'est-ce pas une phrase géniale ? |
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La reko de KometaPar Michel Henry, rédacteur en chef adjoint
Cuba et Alaska, de Yegor Troyanovsky. Sur Arte.tv, dans la série « Génération Ukraine ».  Elles sont infirmières, exercent au front, avec une unité de secours dans la région de Kharkiv (Ukraine), et elles rigolent beaucoup. “Cuba à Raton, tu me reçois?” Yulia, alias Cuba, s’est engagée en 2014, après la révolution de Maïdan. Oleksandra, dite Alaska, en 2022. Le duo récupère les blessés, prodigue les premiers soins puis les évacue, avec leur collègue l’Artiste, “un kamikaze”, as du volant.
Un encouragement au blessé du jour : “T’es un héros, t’as bien combattu.” Puis: “Y a déjà une belle mare de sang.” “Il est conscient ? S’il saigne, il faudrait s’arrêter. — Non, on continue!” Seules femmes dans ce monde d’hommes, elles carburent à l’autodérision et à l’humour noir. “Tu t’es chiée dessus? — Non.” “Si on saute, c’est quoi tes derniers mots? — Je vous aime tous. — Moi je vous déteste. — Vive l’Ukraine et faites pas vos putes!”
Le documentaire du réalisateur Yegor Troyanovsky a la forme d’un journal de guerre. Il utilise beaucoup d’images qu’elles ont tournées elles-mêmes, nous menant au plus près de l’action. “On dirait des tirs de mortier. Putains de Russes de merde.” Et, en forme d’avertissement que personne n’entend: “Faites pas les enculés.”
Elles restent modestes. Leur objectif? “Pas besoin de sauver le monde. Tenter de sauver au moins une personne.” La tragédie finira par les frapper. “Je ne mourrai pas au fond de mon lit entourée de notaires et de médecins, mais au fond d’une crevasse noyée de lierre”, lâche l’une. Puis elle rigole. |
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