Chaque semaine, La Comète prend une nouvelle direction et explore les zones sensibles de notre époque. Cette fois, la réalisatrice Mathilde Damoisel plonge au cœur de l’industrie sucrière en République dominicaine, révélant la violence d’un système hérité de l’histoire coloniale. Entre exploitation, invisibilisation et résistances, son enquête donne voix à celles et ceux dont le travail continue de porter les cicatrices du passé.

Fernando Banzi revisite des portraits d’esclaves du XIXe siècle en leur ajoutant couleurs et vêtements, brisant leur anonymat.
Son travail redonne une présence et une forme de dignité à ces figures effacées par l’histoire. © Fernando Banzi

Bonjour, c’est Mathilde Damoisel

Quand j’étais petite, je rêvais de trouver une machine à remonter le temps. Depuis, j’ai étudié l’histoire, développé une passion obsessionnelle pour les films d’archives et, faute de me balader dans le passé, je réalise des documentaires pour Arte ou France Télévisions. Des stérilisations forcées du Pérou aux sombres business de la banane, du sucre ou de la fertilité, j’explore les angles morts d’hier pour éclairer un peu aujourd’hui.

Mathilde Damoisel

Réalisatrice de films documentaires

Les damnés du sucre

“Couper la canne, c’est le pire travail au monde.” C’est l’une des premières phrases que j’ai entendues en mai 2024, en République dominicaine, où je tournais mon documentaire Le Sucre, pour la douceur et pour le pire (en 2 volets, à voir sur Arte jusqu’au 6 avril). Depuis cinq siècles, le sucre promet la douceur; mon film en explore l’autre versant – celui de l’esclavage, du colonialisme et de l’extractivisme. 

Ce que j’ai vu là-bas, dans les plantations d’El Seibo, à l’est de l’île, appartient à cette longue histoire qui n’en finit pas de bégayer. Le sucre a enrichi des empires, structuré des hiérarchies raciales, déplacé des populations entières.. C’est cette histoire que je raconte dans Kometa.

© Hauteville Productions


Une histoire coloniale

Autour de moi, des champs de canne à perte de vue. Et, au milieu, des hommes, tous haïtiens, qui lèvent la machette, frappent, chargent, recommencent. Payés au poids, donc au rendement, donc à l’épuisement. Les protections n’existent que dans les brochures; sur les corps, on lit surtout les cicatrices du labeur.

À deux heures des plages de Punta Cana, l’industrie sucrière repose sur une main-d’œuvre sans statut légal, logée dans des baraquements précaires, sous la menace constante d’une expulsion. Beaucoup ont traversé la frontière pour nourrir leurs familles restées en Haïti; certains ne parviennent même pas à se nourrir eux-mêmes. On travaille plus, on gagne moins. On parle, on risque de disparaître.

Image issue du documentaire “Le sucre, pour la douceur et pour le pire” de Mathilde Damoisel. © Hauteville Productions


Tête haute

Rien de tout cela n’est secret. Rapports officiels, enquêtes, sanctions: la mécanique est connue, documentée, ancienne. Elle continue pourtant de tourner avec une régularité implacable.

Le monde des plantations est un monde fermé. Je n’ai pu y entrer que grâce à celles et ceux qui défendent les droits de ces damnés du sucre – au risque d’y perdre leur emploi, ou d’être expulsés vers Haïti. Les hommes qui m’ont confié leur histoire l’ont fait en conscience, la tête haute. “C’est comme si physiquement on était toujours des esclaves, m’a dit l’un d’eux. Mais attention: mentalement, on ne l’est pas.”

En s’appuyant sur les archives d’Alberto Henschel, Fernando Banzi interroge la mémoire visuelle de l’esclavage au Brésil.
Ses images ouvrent à des récits pluriels, réinscrivant ces vies dans une histoire contemporaine. © Fernando Banzi

L’actu que j’ai retenue pour vous

Une actu qui ne fera jamais la une, mais qui raconte deux ou trois choses assez universelles sur la criminalisation de la solidarité et la brutalité des rapports de force entre ceux qui ont et ceux qui n’ont rien. En janvier 2026, le père Miguel Ángel Gullón a été arrêté et emprisonné par la police d’El Seibo, en République dominicaine. Il s’était opposé, pacifiquement, à l’expulsion de leur logement de la veuve et des enfants d’un coupeur de canne décédé d’un accident du travail. L’homme avait pourtant travaillé quarante ans pour la même compagnie sucrière.

Le livre que je recommande

Les Passagères de nuit de Yanick Lahens, grand prix du roman de l’Académie française en 2025. Une langue d’une infinie délicatesse qui dit sans filtre la cruauté nue de l’esclavage et des violences sexuelles endurées par des générations de femmes asservies, à Saint-Domingue et à la Nouvelle-Orléans.

Une phrase qui m’inspire

“There are no dirty words, only dirty minds” 

“Il n’existe pas de mots vulgaires, seulement des esprits vulgaires.” Cette citation de l’humoriste américain Lenny Bruce me sert d’alibi pour justifier auprès de mes fils mon langage de charretier.

Bonus recette : le soufflé au fromage

Des œufs, du lait, du comté et un peu de farine : un soufflé au fromage réussi peut être une raison d’espérer en la vie. Sans sucre ajouté. La recette est tirée du Ginette Mathiot de ma grand-mère:

Faire une sauce béchamel très épaisse. Ajouter le comté râpé. Mettre ensuite 5 jaunes d’œufs, et les blancs montés en neige. Sel, poivre, noix de muscade. Faire cuire à feu doux pendant 30 minutes, puis 15 minutes un peu plus fort. 


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La reko de Kometa

Par Aurélie Streiff, chargée de communication

Petite histoire de la mondialisation à l'usage des amateurs de chocolat, de Frédéric Amiel

Chaud chaud chocolat ! 

Le cacao, produit emblématique de la mondialisation, est aujourd’hui disponible en tout lieu du globe, et accessible pour tout un chacun, réalisant la promesse d’abondance portée par les sociétés capitalistes. Ce livre propose de raconter son histoire via une série d’épisodes significatifs: comment le chocolat a contribué à la chute des Bourbons, s’est trouvé au centre d’une utopie ouvrière, a fait l’objet des premières dérives de la “réclame”, ou encore a financé la décolonisation…

Depuis la conquête des Amériques jusqu’à la période actuelle, les chapitres mettent aussi en lumière les profondes interconnections entre les grands maux de notre époque (crise écologique, conflits armés, domination de la finance dématérialisée, persistance de la grande pauvreté). Car il est utile de rappeler – à plus forte raison à l’approche des fêtes de Pâques – que cette denrée exotique a une empreinte écologique désastreuse et des conditions de production très problématiques.

Aussi l’ouvrage se conclut-il par quelques conseils permettant de concilier éthique et gourmandise, notamment en se fournissant auprès de chocolatiers engagés qui valorisent un chocolat équitable. 

Frédéric Amiel, Petite histoire de la mondialisation à l’usage des amateurs de chocolat, Éditions de l’Atelier, 2021

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