“Couper la canne, c’est le pire travail au monde.” C’est l’une des premières phrases que j’ai entendues en mai 2024, en République dominicaine, où je tournais mon documentaire Le Sucre, pour la douceur et pour le pire (en 2 volets, à voir sur Arte jusqu’au 6 avril). Depuis cinq siècles, le sucre promet la douceur; mon film en explore l’autre versant – celui de l’esclavage, du colonialisme et de l’extractivisme.
Ce que j’ai vu là-bas, dans les plantations d’El Seibo, à l’est de l’île, appartient à cette longue histoire qui n’en finit pas de bégayer. Le sucre a enrichi des empires, structuré des hiérarchies raciales, déplacé des populations entières.. C’est cette histoire que je raconte dans Kometa.

— © Hauteville Productions
Une histoire coloniale
Autour de moi, des champs de canne à perte de vue. Et, au milieu, des hommes, tous haïtiens, qui lèvent la machette, frappent, chargent, recommencent. Payés au poids, donc au rendement, donc à l’épuisement. Les protections n’existent que dans les brochures; sur les corps, on lit surtout les cicatrices du labeur.
À deux heures des plages de Punta Cana, l’industrie sucrière repose sur une main-d’œuvre sans statut légal, logée dans des baraquements précaires, sous la menace constante d’une expulsion. Beaucoup ont traversé la frontière pour nourrir leurs familles restées en Haïti; certains ne parviennent même pas à se nourrir eux-mêmes. On travaille plus, on gagne moins. On parle, on risque de disparaître.

Image issue du documentaire “Le sucre, pour la douceur et pour le pire” de Mathilde Damoisel. — © Hauteville Productions
Tête haute
Rien de tout cela n’est secret. Rapports officiels, enquêtes, sanctions: la mécanique est connue, documentée, ancienne. Elle continue pourtant de tourner avec une régularité implacable.
Le monde des plantations est un monde fermé. Je n’ai pu y entrer que grâce à celles et ceux qui défendent les droits de ces damnés du sucre – au risque d’y perdre leur emploi, ou d’être expulsés vers Haïti. Les hommes qui m’ont confié leur histoire l’ont fait en conscience, la tête haute. “C’est comme si physiquement on était toujours des esclaves, m’a dit l’un d’eux. Mais attention: mentalement, on ne l’est pas.”

En s’appuyant sur les archives d’Alberto Henschel, Fernando Banzi interroge la mémoire visuelle de l’esclavage au Brésil.
Ses images ouvrent à des récits pluriels, réinscrivant ces vies dans une histoire contemporaine. — © Fernando Banzi