Chaque semaine, La Comète prend une nouvelle direction et explore les zones sensibles de notre époque. Aujourd’hui, l’écrivain et traducteur Yves Gauthier nous embarque dans un voyage en chemin de fer jusqu’aux confins de la Russie, en compagnie d’un soldat blessé obligé de retourner sur le front.


L'équipe de "Kometa".

Bonjour, c’est Yves Gauthier

Né Français en France d’une famille franco-française, j’ai voulu très tôt “courir le monde et l’admirer”, selon le joli mot d’Apollinaire. Mon projet était xénophile: apprendre des langues étrangères et partir. Mais, ayant commencé par la Russie, je ne suis jamais allé plus loin: c’est long d’apprendre le russe… J’ai toujours eu pour ce pays une forme de passion tourmentée, l’attachement et l’inquiétude dans le même souffle. Et j’ai fait mienne l’interrogation de Chris Marker dans son film Si j’avais quatre dromadaires (issu du fameux poème d’Apollinaire!): “Pourquoi j’aime les Russes?” C’est pour tenter de répondre à cette question, peut-être, que je suis devenu… traducteur du russe et auteur de livres nourris de mes longues années passées en Russie.

Yves Gauthier

Auteur

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En partance pour Rostov-sur-le-Don

À l’automne 2025, comme dans une virée cendrarsienne, j’ai roulé vers la Russie méridionale dans un train en provenance de Sibérie. C’est là qu’un réserviste mobilisé par l’armée russe pour le front ukrainien a fait de moi, comme ça, j’ignore pourquoi, le dépositaire de sa triste histoire: il regagnait les lignes russes après une grave blessure.

Pendant les deux jours qu’a duré notre rencontre, je n’ai ni consigné ni enregistré ses propos. Mon “reportage” n’en est donc pas un, puisqu’il n’est pas parti d’une intention, mais s’est imposé après coup. Quelque temps plus tard, d’une main qui tremblait, j’ai reconstitué aussi fidèlement que possible l’implacable récit de sa guerre.

Extrait: “Parlant de mon petit frère, je peux te dire que je l’ai toujours protégé. On a dix ans d’écart et deux pères différents. Moi, j’ai été mobilisé pour l’Ukraine en septembre 2022. Comme j’ai fait le sourd à ma convocation au bureau militaire, ils ont débarqué chez moi. J’ai dit: «Ma vie est ici, mon travail, ma mère, j’ai rien à voir avec tout ça.» Et eux: «Alors, on embarque ton frère.» Et moi: «Il habite ailleurs, courez toujours.» Et eux: «Il habite à V… [à 2 750 km de chez lui], telle rue, tel numéro. C’est toi ou lui. Dans cinq minutes, si tu veux, les services sont chez lui.» Alors j’ai pensé: mon petit frère n’a pas vu la vie, moi si. Je suis né en 1987. J’y vais pour lui.”

• L’actu que j’ai retenue

De la fenêtre où je regarde le monde, j’ai l’impression de ne voir passer qu’une actu depuis bientôt cinq ans, toujours la même : la guerre de la Russie contre l’Ukraine.

C’est comme un train qui aurait surgi le 24 février 2022 et qui n’en finirait plus de dérouler sous mes yeux la suite interminable de ses wagons sales. Parfois, je me sens telle une vache qui regarderait bêtement passer ce train. En décidant de raconter à Kometa l’histoire tragique de mon compagnon de voyage, soldat malgré lui de la boucherie d’Ukraine, j’ai voulu donner comme un coup de corne à ce vilain convoi.

Une raison d’espérer

(Long silence pensif.) J’ai foi dans la vertu prophétique du chuchotement. Je reviens de Russie. L’espoir là-bas n’est pas dans ce qu’on dit, ou ce qu’on écrit, ou ce qu’on crie, mais dans ce qu’on chuchote.

Le livre que j’aimerais traduire

Comme de juste, le livre le plus important n’est pas de ceux qu’on a traduits, mais qu’on traduira ou qu’on espère traduire un jour. Pour moi, ce roman s’appelle Tabya 32, “opéra fantastique” d’Alexeï Konakov. C’est une peinture de la Russie en 2081: le pays a éradiqué sa littérature jugée coupable d’avoir conduit, par dérive impérialiste, à sa “grande défaite” de la première moitié du XXIe siècle. Il a remplacé sa culture “littératuro-centriste” par le culte des échecs, mais, là encore… c’est l’impasse totalitaire. 

En principe, je n’aime pas les dystopies parce qu’elles nous disent que demain sera pire qu’aujourd’hui et qu’elles se prévalent toujours, avec le temps, d’avoir eu raison: elles sont tueuses d’espoir. Et pourtant, Konakov a signé ici un roman lumineux, drôle, amoureux des livres et des mots, et d’une audace inouïe. Un roman que personne n’attendait. L’auteur nous dit que, pour apprécier son histoire, il faut aimer Saint-Pétersbourg. Or, je coche aussi cette case-là.

Une phrase qui m’inspire

“Je fais tout à rebours. Si un jour je me noie, allez repêcher mon corps dans le sens inverse du courant.”

De Vladimir Vyssotski, poète chanteur. Un bel éloge au courage et à la beauté de la résistance aux forces dominantes.

Une chanson qui vous tient à cœur

Eh bien, justement, je pense au “Vol arrêté” du même Vladimir Vyssotski, dont il existe une version française adaptée en son temps par Maxime Le Forestier. L’allégorie du destin en concentré. Le refrain : “Pourquoi j’voudrais savoir pourquoi... Pourquoi?/ Elle vient trop tôt la fin du bal/ C’est les oiseaux, jamais les balles/ Qu’on a arrêté en plein vol”.

Le Vol arrêté est aussi une partie du titre du livre de Marina Vlady consacré à Vyssotski, qui fut son mari. Marina vient de mourir: grâce lui soit rendue.

L’Agenda Kometa

L'Agenda de Kometa

Petit rappel: vous êtes invités le mercredi 11 novembre à 19h, au Consulat Voltaire, pour danser, chanter, rire, et résister avec nous!

Au programme: Lili Pankotai, la lycéenne hongroise qui a fait trembler Orbán à coups de slam; la rappeuse afghane Sonita; l’écrivain Atiq Rahimi; une histoire de Bob Dylan racontée par l’avocat Fabrice Epstein. Mais aussi un blind test, une tombola et des DJ sets de Lony et Sola.

Voici le lien vers la billetterie. L’inscription est obligatoire et gratuite, alors foncez!

Une phrase qui m’inspire

La REKO de la rédak

Par Maya Szybist, journaliste alternante

Amer, Amer de Joanna Bator, traduit du polonais par Caroline Raszka-Dewez aux éditions Noir sur Blanc (2026)


Un récit de filiation. Sur quatre générations, les femmes d’une même lignée se battent pour leur liberté.

De retour dans l’ancienne maison de sa grand-mère, la jeune Kalina Serce, dont le nom signifie “cœur” en polonais, entreprend de reconstituer l'histoire de sa famille.

Un thriller émancipateur. Au fil de ses découvertes, Kalina fait ressurgir de lourds secrets enfouis. Pourquoi Berta, l’arrière-grand-mère, a-t-elle commis un crime abominable? Quand Barbara, la grand-mère, a-t-elle appris à lancer les couteaux avec autant d’habileté? Qu’a trouvé Violetta, la mère, en ouvrant la boîte de Pandore?

Au cœur de ces intrigues féminines, les hommes brillent par leur absence… ou leur amour… voire leur violence. Et c’est de cette brutale réalité que surgissent, dans Amer, Amer, les drames familiaux.

Un décor historique. Tout commence à Sokołowsko, dans le village d’un ancien sanatorium de Basse-Silésie et plus précisément dans les Sudètes centrales… une région à l’histoire riche et complexe. 

“Nous vivons dans le courant du temps, et à contre-courant, tiraillés à la fois par le passé et le futur, sans être ancrés dans un présent qui disparaît.”

La Silésie fait partie du premier État polonais, dès le Xe siècle. À partir de 1138, elle devient progressivement autonome, avant de passer sous les influences successives de la Bohême en 1335, des Habsbourg d'Autriche en 1526 et de la Prusse en 1742, jusqu’à être intégrée en 1871 à l'Empire allemand nouvellement unifié.

En 1921 après la Grande Guerre, la Haute-Silésie est partagée entre l'Allemagne et la Pologne, qui récupère sa partie orientale, et sera entièrement annexée avec le reste du pays par l'Allemagne nazie pendant la Seconde Guerre mondiale. La Silésie bascule à nouveau vers la Pologne en 1945, à la suite du redécoupage des frontières sur l'Oder-Neisse.

Cette succession de souverainetés et de frontières mouvantes n'est pas un simple décor: elle façonne l'identité de ses habitantes, leurs appartenances et leurs mémoires.

Des touches d’humour. Alors qu’elle dévoile les mystères de ses ancêtres, la narratrice nous raconte malgré tout son histoire intime sur un ton décalé, presque léger, comme si elle nous confiait ses découvertes autour d'une tisane, au coin du feu.

Le roman de Joanna Bator compose une fresque familiale et poétique qui traverse le temps, ses bouleversements et ses crises. La Silésie moderne s’édifie, au gré du récit, dans le regard de ces quatre femmes, des années 1930 aux préfabriqués austères de l'époque communiste.

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