Chaque semaine, La Comète prend une nouvelle direction et explore les zones sensibles de notre époque. Aujourd’hui, la dessinatrice Zeina Abirached évoque son Liban natal et la Palestine, qui ont en partage une histoire qu’il faut inlassablement raconter car, nous dit-elle, “ne pas tenter de comprendre, coûte que coûte, participe à l’oubli”.

Bonjour, c’est Zeina Abirached

Je suis autrice de bandes dessinées et illustratrice, j’ai notamment écrit et dessiné Le Piano oriental (Casterman) et adapté en roman graphique Le Prophète, le texte centenaire de Khalil Gibran (Seghers). Enfant, à la rentrée du CP, j’étais secrètement convaincue que j’allais à l’école pour apprendre à dessiner. Passée la première surprise, j’ai dessiné tout de même et de plus en plus. À l’époque, aux adultes qui me demandaient ce que je voulais faire plus tard je répondais “voyageuse”. Aujourd’hui, mes livres sont traduits en plusieurs langues et j’ai eu le bonheur de les accompagner aux quatre coins du monde. 

Je suis née à Beyrouth dans une moitié de ville, je l’ai observée se détruire et se reconstruire et l’urgence de la raconter y a germé. Je suis arrivée à Paris à 23 ans avec une seule valise de 23 kilos et l’envie de “faire de la bande dessinée”. J’explore depuis peu d’autres contrées géographiques. J’ai la chance d’avoir deux langues maternelles, le français et l’arabe, ainsi qu’une troisième, qui est la plus intime et celle qui me projette dans le monde, le dessin.

Zeina Abirached

Dessinatrice et Illustratrice


Dessiner l'archipel palestinien

“Si vous avez compris quelque chose à la guerre du Liban, c’est que l’on vous l’a mal expliquée”, cette expression entendue depuis mon enfance m’a toujours beaucoup irritée. Ce n’est pas parce que c’est compliqué qu’il ne faut pas prendre la peine d’expliquer, au contraire! Ne pas tenter de comprendre, coûte que coûte, participe à l’oubli. 

Il me semble que c’est la même urgence pour l’histoire de la Palestine. Quand on m’a proposé de participer au numéro Si la Palestine était au centre du monde, j’ai eu envie de me pencher sur le dossier chapoté par l’écrivain Karim Kattan (voir sa newsletter ici) comme un pastiche d’un guide de voyage avec ses rubriques habituelles: “Comment y accéder”, “Comment circuler”, “Itinéraires conseillés”, l’humour grinçant de cette entreprise et la complexité des réponses à ces questions m’ont séduite. 

C’était l’occasion d’ouvrir une carte, d’observer les faits, de poser des questions, de tenter de comprendre… Pour enfin dessiner et tenter de rendre la réalité des territoires palestiniens un peu plus claire. Quelle trace laisse en nous un lieu qui a disparu? Cette question à laquelle ce dossier tente aussi de répondre, a toujours été au cœur de mon travail. Elle me touche particulièrement.


Dans ce numéro de Kometa, Zeina Abirached illustre de son trait inimitable le faux guide touristique concocté par l’écrivain Karim Kattan avec des participations de l’éditrice et autrice Yasmine Haj, du libraire Mahmoud Muna et du journaliste Rami Abou Jamous: partez à la découverte de l’archipel des territoires palestiniens! 

L’actu que j’ai retenue

Au Liban les femmes ne n’ont pas le droit de transmettre la nationalité libanaise à leurs enfants (ni à leur conjoint étranger, d’ailleurs). Les femmes se trouvent ainsi privées de ce droit et leurs enfants, étrangers dans le pays de leur mère. Un amendement a été déposé il y a quelques temps. C’est une goutte d’eau dans l’océan mais cela reste une source d’espoir.

Une raison – et même deux – d’espérer

Ou en tout cas de se réjouir:

- La sortie des Oliviers du Négus de l’écrivain Laurent Gaudé et du dessinateur David Prudhomme (je ne l’ai pas encore lu mais je suis très curieuse de cette collaboration!). 

- Dance People, le spectacle d’Omar Rajeh (compagnie Maqamat) est en tournée! J’ai eu la joie de participer à une de leurs dates à Florence en ouverture du festival Fabbrica Europa (je les accompagne au dessin en direct).

Le livre que je recommande

L'Île aux arbres disparus, un très beau roman d’Elif Shafak qui vient de paraître en poche, une histoire d’amour entre une Chypriote turque et un Chypriote grec qui permet de mieux comprendre la partition de l’île.

Un lieu pas loin de la Palestine qui me tient à cœur

L’ancienne gare ferroviaire de Mar Mikhaël, à Beyrouth, témoin silencieux d’une époque pas si lointaine où l’on pouvait circuler librement entre le Liban, la Palestine et la Syrie. Avec l’aide de l’Unesco, elle est en cours de rénovation depuis 2023.

— © Zeina Abirached


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Bon plan sur La Comète

Deux pour le prix d’un à l’Institut du monde arabe, à Paris:

Le 25 septembre, une rencontre poétique et musicale avec Nour Elassy

Nour Elassy est une journaliste et poétesse palestinienne, réfugiée en France depuis 2025 et qui y sort son premier recueil, Ceci est ma maison (Les liens qui libèrent), avec une postface de Karim Kattan, parrain de notre numéro Palestine. La rencontre alternera entre intermèdes musicaux et temps de lectures bilingues (anglais, français). Cet événement s'inscrit dans le cadre de la soirée inaugurale du Mahmoud Darwich Poetry Day, un rendez-vous co-organisé avec le Centre Pompidou (du 25 au 27 septembre), et sera précédé d’une table ronde sur le grand écrivain palestinien.

Toutes les infos pratiques ici.


Le 1er octobre : avant-première du documentaire Qui vit encore, de Nicolas Wadimoff

Neuf réfugiés gazaouis ayant échappé à l’enfer racontent leur vie d’avant et la perte de leurs proches. En partageant leurs récits, les protagonistes tentent de se reconnecter à eux-mêmes, de cesser d’être des fantômes. De revenir, peut-être, à la vie.

Parole du réalisateur genevois, dont le film représentera la Suisse aux Oscars: “Ils sont écrivains, managers, journalistes, musiciens, artistes, étudiants, influenceurs. Ils ont tous entre 14 et 62 ans. Ils avaient une maison, un travail, une famille, une terre: Gaza. Aujourd'hui, ils ont tout perdu et sont devenus des chiffres. Le réalisateur suisse Nicolas Wadimoff leur rend leurs visages dans un document précieux empli de courage et de volonté de résistance, un travail sobre, respectueux, qui ne se complaît pas dans les larmes, mais rend à ces âmes déchirées leur humanité. Le film a été tourné en Afrique du Sud, un des rares pays du monde qui permet aux Palestiniens d’entrer sans visa.”

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