Chaque semaine, La Comète prend une nouvelle direction et explore les zones sensibles de notre époque. Cette fois, l’écrivaine Scholastique Mukasonga revient sur son enfance, l’exil et la découverte des livres, à l’origine de sa vocation. Entre mémoire intime et histoire collective, son récit dit la force des mots pour transmettre, survivre et reconstruire.

Série « Flamboya » (2004-2008) de la photographe néerlandaise Viviane Sassen, photos prises lors de ses voyages en Zambie, Tanzanie, Ouganda, Ghana et Kenya, où elle a passé une partie de son enfance. ©️Viviane Sassen

Bonjour, c’est Scholastique Mukasonga

Rwandaise, je connais mon premier exil à 3 ans : en 1960, ma famille est déportée, parce que tutsi, à Nyamata, une région inhospitalière. Malgré le quota de 10 % qui limite l’accès des Tutsi au secondaire, je parviens à poursuivre mes études. Chassée en 1973 de l’école d’assistante sociale, je me réfugie au Burundi.

En 1992, établie en France, je reprends mes études d’assistante sociale. J’exerce en Basse-Normandie. Ma famille restée au Rwanda est massacrée en 1994. Le génocide des Tutsi fait de moi une écrivaine. Je suis l’autrice de onze romans et nouvelles, dont Notre-Dame du Nil, Ce que murmurent les collines et Sister Deborah (Gallimard, 2012, 2014 et 2022). Dernier livre paru : Julienne

Scholastique Mukasonga

Écrivaine

Le petit livre qui a fait de moi une écrivaine

Le livre que je garde en mémoire, parce que ce fut le premier que j’ai pu lire pour moi toute seule, en 1968, ce ne fut ni Martine en avion, ni Tintin au Congo, ni Le Comte de Monte-Cristo, mais un manuel de français, un livre de lectures choisies pour les écoliers africains : il s’appelait Matins d’Afrique

Je revois encore sa couverture couleur savane. Un écolier y était représenté, un garçon évidemment, assis sous un arbre, sans doute un baobab ou un manguier, plongé dans la lecture d’un ouvrage qui ne pouvait être que Matins d’Afrique.

Au début était le verbe

À la maison, il y avait bien un livre, un seul, mais ni mes sœurs ni moi n’y avions accès. C’était la bible de mon père. Ce précieux trésor était gardé dans une petite valise en bois, fermée à clé, clé qu’il portait toujours sur lui, attachée par une petite ficelle au nœud de son pagne. Dans la journée, la valise qui contenait le Livre saint était glissée sous le grand lit de bambous des parents. Elle n’en sortait que le soir, après notre maigre dîner qui était souvent le seul repas de la journée.

Papa en tirait précautionneusement le livre dont je revois encore la reliure noire et les lettres d’or. Il l’ouvrait, me semble-t-il, au hasard, et nous en lisait un court passage auquel nous ne comprenions évidemment pas grand-chose. Combien nous préférions les contes de ma mère !

À la fin restent les histoires

Matins d’Afrique, lui, était un vrai livre avec des histoires, un commencement et une fin. (...) Autant que je m’en souvienne, les textes qu’on lisait dans Matins d’Afrique étaient des contes empruntés aux traditions et aux littératures du monde entier, accommodés, selon les éditeurs et dans un but pédagogique, aux intérêts et aux goûts des écoliers africains. Mais l’Afrique des Matins d’Afrique n’était pas tout à fait la nôtre. 

Au Rwanda, personne ne s’appelait Fatoumata ou Mamadou, on n’allait pas chercher de l’eau au marigot mais à la rivière, et les anciens ne palabraient pas toute la journée sous les baobabs mais ils échangeaient de sages proverbes sous les ficus ou les bananiers. (...) Mais d’où qu’elles viennent, les histoires des Matins d’Afrique étaient pour moi de belles histoires, celles que j’aurais aimé lire et relire pour moi toute seule.

© Viviane Sassen, avec l’aimable autorisation de Stevenson (Cape Town, Afrique du Sud).


Naissance d’une vocation

Renonçant à inventer des stratagèmes pour subtiliser un des livres que notre maître Félicien nous donnait à lire et qu’il était interdit d’emprunter, je confiais les histoires des Matins d’Afrique à ma seule mémoire. J’essayais de les y graver comme devait l’avoir fait ma mère lorsqu’elle écoutait, pendant les veillées, les contes de sa mère ou des voisines.

Le dimanche ou les jours de congé, je conviais mes deux petites sœurs, qui n’allaient pas encore à l’école, à une veillée à l’ombre des bananiers. Je violais ainsi la tradition qui veut que les contes ne s’écoutent que la nuit, sous peine d’être changé en lézard. Mes contes de plein jour rencontrèrent un grand succès auprès de mon auditoire, auquel vinrent s’ajouter quelques enfants du voisinage : ce fut ma première réussite littéraire.

Retrouvez l’intégralité du récit de Scholastique Mukasonga “Tous les Matins d’Afrique” dans Kometa numéro 12

L’actu que j’ai retenue

Comme chaque année, le 7 avril, je suis à Kigali pour les commémorations du génocide des Tutsis en 1994. C’est au soir du 7 avril de cette année-là que commencèrent les tueries. À Gisozi, au mémorial, les familles apportent des gerbes de fleurs sur la longue dalle anonyme qui recouvre les restes de milliers de victimes. Kwibuka Twiyubaka : “se souvenir pour se reconstruire”.

Une raison d’espérer

Depuis trente-deux ans, le Rwanda se reconstruit au-delà des haines du passé. Nous avons la chance, nous autres Rwandais, d'être unis par notre langue nationale, le kinyarwanda:  la carte d'identité, ne porte plus, comme celle qu’instaurèrent les colonisateurs, la mention de la soi-disant ethnie. Nous sommes tous des Rwandais.


Cet espoir s'illustre notamment dans l'entretien du chanteur et écrivain Gaël Faye dans lequel il raconte le dépassement des haines et la transmission d'un monde apaisé à nos enfants. (Kometa n°9)

Pour son ouvrage Blood Bonds (« Les Liens du sang », Lecturis, 2025), le photographe néerlandais, accompagné du journaliste Dick Wittenberg, a sillonné la campagne rwandaise à la recherche de victimes et de bourreaux du génocide qui, loin du bruit et de la fureur, ont fini par se réconcilier. Des couples improbables composés de survivants et d’individus, parfois des voisins, responsables du meurtre de leurs proches. Des assassins à qui le pardon a rendu une part d’humanité. « Ensemble, dit Jan Banning, ils rendent possible l’inimaginable. » Jan Banning

Le livre que je recommande

Mon livre de chevet : La Nuit d'Elie Wiesel. Une de ses phrases aurait pu servir d'épigraphe à mon premier ouvrage, Inyenzi ou les cafards (Gallimard, 2006) : “Si le témoin s'est fait violence et a choisi de témoigner, c'est pour les  jeunes d'aujourd'hui, pour les jeunes qui naîtront demain: il ne veut pas que son passé devienne leur avenir.”

Une phrase qui m’inspire

Ubutwari bwo Kubaho, “le courage de vivre” 

Ma mère, qui était une conteuse intarissable, terminait ses contes par ce proverbe : uca umugani ntagira urwango ku mutima, “celle qui conte n'a pas de haine en son cœur”.

Un plat que j’adore

Pour ce numéro qui fait la part belle aux cuisines du monde, je vous livre la recette de la potée de bananes vertes à la Rwandaise.

Ingrédients :

  • bananes vertes – ibitoke
  • petites tomates – inyanya    
  • aubergines – intoryi 
  • épinard – ilengalenga
  • petits poissons du lac Tanganyika – indagala
  • poudre d'arachide – ibiyobe

(Il sera préférable de se procurer tous ces légumes sur un marché hors de Kigali, par exemple à 30 km de la capitale, à Mayange, au Bugesera où j'ai passé mon enfance comme déplacée tutsi. Pour obtenir un juste prix, on parlera avec la marchande qui vend sa récolte, de la famille, du petit dernier si intelligent qui rentre au collège, de la pluie qui tarde à venir, ou qui a emporté tout un pan de colline.)

Éplucher les bananes.

Couper finement tomates et aubergines.

Disposer le tout dans une marmite.

On fera cuire à feu doux de préférence sur des braises de charbon de bois jusqu’à ce que les légumes soient réduits en une sauce qui imprègne les bananes. Temps de cuisson indéterminé.

Ces bananes pourront avantageusement accompagner des brochettes de chèvre ou un poulet grillé, dit poulet-bicyclette, pour être soupçonné d'avoir dans sa courte vie grimpé et dévalé plusieurs collines.

Bon appétit !

La reko de Kometa

Par Michel Henry, rédacteur en chef adjoint


Nuestra Tierra de Lucrecia Martel

En 2009, Javier Chocobar, un leader autochtone argentin qui défend les terres indiennes contre un projet de carrière, meurt sous les balles d’un ancien policier venu avec le « propriétaire » et un troisième homme faire le coup de force. Les faits sont en partie filmés par le trio d’agresseurs, pour une raison qu’on ignore, puisque la vidéo servira à les faire condamner ; peut-être espéraient-ils une réaction violente des autochtones. S’engageant pour la première fois dans le documentaire, la réalisatrice argentine Lucrecia Martel (autrice de La Ciénaga) s’empare de cette affaire. Un travail de longue haleine, commencé en 2010, achevé en 2025.
Dès les premières images – des vues de la Terre fournies par la Nasa –, son film nous transporte dans des expérimentations visuelles surprenantes, au service d’un récit dense et précis : le destin des Chuschagastas, ce peuple établi dans la région de Tucumán (Nord) que la colonisation n’a cessé de nier, jusqu’à inventer sa date d’extinction et lui contester l’existence de son nom comme effacement final. Et pourtant, les Chuschagastas sont bien là. Au tribunal, comme le montrent les audiences filmées par Martel, ils ne peuvent opposer aux trois prévenus pleins d’arrogance que leur simple timidité, leur pudeur et leurs silences. Mais la force du film tient dans les longues séquences, hors tribunal, où la réalisatrice retrace les histoires familiales de ces autochtones, en feuilletant les albums de photos, en recueillant d’imparables récits. Au passage, un historien reconnaît que la datation de leur « disparition » en 1807 est œuvre de fantaisie.
Histoire de la colonisation, de ses manipulations et ses mensonges, Nuestra Tierra montre aussi l’extrême lenteur de la justice. À la fin, les trois prévenus prennent de lourdes peines, une décision qui redonne leur place aux Chuschagastas, en partie seulement : la justice est rendue, pas les terres dont ils ont été spoliés.

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