Dans un précédent numéro de Kometa (le numéro 12, “Faites la cuisine, pas la guerre”), nous avons échangé avec le philosophe sénégalais Souleymane Bachir Diagne sur les questions de l’universel et du colonialisme, sur ce que j’ai appelé les « fondamentalismes religieux et marchand » dans mon livre La Double Impasse (La Découverte, 2014).
Dans le dernier numéro de Kometa, consacré à la Palestine, j’ai répondu aux questions de Michel Henry autour de l’antisémitisme. Que faire face aux accusations systématiques d’antisémitisme dès lors qu’on critique la politique du pays gouverné par Benyamin Nétanyahou? Je reviens ainsi sur les fondements de l’antisionisme afin de disséquer les amalgames qui brident la liberté d’expression.
Antisionisme = antisémitisme ?
Aujourd’hui, l’antisionisme est considéré par la plupart des dirigeants européens et nord-américains comme un avatar contemporain de l’antisémitisme, et ils ont entrepris de le combattre comme tel. En France, Emmanuel Macron a répété qu’il serait “la forme réinventée de l’antisémitisme”. La classe politique allemande – croyant pouvoir s’exonérer de sa culpabilité historique envers les juifs – a fait de la défense d’Israël une “raison d’État” et pris de nombreuses mesures tendant à faire taire les voix qui refusent de lui donner un blanc-seing. Aux États-Unis, le fait de critiquer cet allié privilégié est également considéré comme une modalité de l’antisémitisme et passible d’une panoplie de sanctions.
Quant aux dirigeants israéliens, en qualifiant d’antisémite toute condamnation de leur politique, ils usent de cette confusion depuis des décennies. Et plus encore depuis le 7 octobre 2023 : par ce biais, ils veulent délégitimer toute critique à l’encontre de l’effroyable guerre qu’ils mènent à Gaza, ayant pris prétexte de la sanglante attaque subie ce jour-là de la part du Hamas pour détruire systématiquement l’enclave.
De fait, ce n’est pas seulement la critique de la guerre qui serait antisémite aux yeux des dirigeants israéliens, mais la contestation de l’appartenance de la Cisjordanie – la Judée-Samarie, pour les partisans de la colonisation – à l’État d’Israël. L’antisémitisme a bon dos et sert à la fois de providentiel épouvantail et d’indispensable béquille à tous les inconditionnels de la colonisation israélienne.

Colonie de Goush Etzion, en Cisjordanie occupée, 2017. Des touristes américains et français lors d’un atelier « Shooting Adventure » proposé par un centre de formation « antiterroriste » géré par d’anciens soldats israéliens. Deux heures d’autodéfense facturées 100 euros. — Tanya Habjouqa
Instrumentalisation de l’antisémitisme
La confusion entre antisionisme et antisémitisme, politiquement entretenue par nombre d’entrepreneurs identitaires de tous bords et des pouvoirs occidentaux qui voient dans Israël un allié et un bastion occidental au coeur du Moyen-Orient, est une calamité. Au nom de la lutte contre l’antisémitisme, les États d’Europe et d’Amérique du Nord se livrent à une véritable chasse aux sorcières contre tous ceux qui osent élever la voix contre Israël. On le voit encore dans l’absence totale de réaction de l’Union européenne, d’abord dans l’écrasement de Gaza, et aujourd’hui face à l’offensive israélienne dans le sud du Liban, lâcheté que je dénonce dans une récente tribune du Monde.
Le combat des Palestiniens est assimilé sans nuances à une supposée volonté de destruction des juifs et de ce fait taxé de terroriste. Dans les pays du Nord, la liberté d’expression sur ce sujet est aujourd’hui en grand danger. Mais, au sud de la Méditerranée, le silence quasi général devant les dérives souvent antisémites de l’antisionisme donne du grain à moudre aux défenseurs de la politique israélienne et dessert la cause palestinienne.
Par ailleurs, la prétention d’Israël à vouloir parler au nom de tous les juifs crée une confusion entre juif et Israélien qui alimente, dans de nombreux pays, une hostilité envers l’ensemble des juifs. Et ce, malgré le fait que beaucoup d’entre eux, des deux côtés de l’Atlantique en particulier, refusent d’être assimilés à un État dont ils condamnent l’expansionnisme, et prennent fait et cause pour la défense des droits des Palestiniens. Il est de plus en plus nécessaire d'œuvrer à distinguer juifs et Israéliens, car cette confusion entretient une hostilité envers les juifs qui n’a rien à voir avec l’antisionisme politique. L’amalgame juif/Israélien est un dangereux facilitateur d’antisémitisme.