Chaque semaine, La Comète prend une nouvelle direction et explore les zones sensibles de notre époque. Cette fois, l’historienne Sophie Bessis revient sur les confusions entretenues entre antisionisme et antisémitisme. À travers une analyse des discours politiques occidentaux et israéliens, elle interroge les usages de cet amalgame et ses conséquences sur le débat public, la liberté d’expression et la défense de la cause palestinienne.

A Hizma, en Cisjordanie, au pied du mur de séparation israélien, haut de 8 mètres. Tanya Habjouqa


Bonjour, c’est Sophie Bessis

Née à Tunis, je suis historienne, spécialiste de l’Afrique et du monde arabe, de la condition des femmes et des relations Nord-Sud. Je suis chercheuse associée à l’Institut des Relations Internationales et Stratégiques (IRIS), et mes ouvrages analysent dans ces champs le fonctionnement des systèmes de domination.

J’ai notamment publié Je vous écris d’une autre rive: Lettre à Hannah Arendt (Elyzad, 2021), L’Occident et les autres, Histoire d’une suprématie (La Découverte, 2003) et plus récemment La Civilisation judéo-chrétienne: Anatomie d’une imposture (Les liens qui libèrent, 2025). 

Sophie Bessis

Historienne

Où trouver l’espoir?

Dans un précédent numéro de Kometa (le numéro 12, “Faites la cuisine, pas la guerre”), nous avons échangé avec le philosophe sénégalais Souleymane Bachir Diagne sur les questions de l’universel et du colonialisme, sur ce que j’ai appelé les « fondamentalismes religieux et marchand » dans mon livre La Double Impasse (La Découverte, 2014).

Dans le dernier numéro de Kometa, consacré à la Palestine, j’ai répondu aux questions de Michel Henry autour de l’antisémitisme. Que faire face aux accusations systématiques d’antisémitisme dès lors qu’on critique la politique du pays gouverné par Benyamin Nétanyahou? Je reviens ainsi sur les fondements de l’antisionisme afin de disséquer les amalgames qui brident la liberté d’expression.


Antisionisme = antisémitisme ?

Aujourd’hui, l’antisionisme est considéré par la plupart des dirigeants européens et nord-américains comme un avatar contemporain de l’antisémitisme, et ils ont entrepris de le combattre comme tel. En France, Emmanuel Macron a répété qu’il serait “la forme réinventée de l’antisémitisme”. La classe politique allemande – croyant pouvoir s’exonérer de sa culpabilité historique envers les juifs – a fait de la défense d’Israël une “raison d’État” et pris de nombreuses mesures tendant à faire taire les voix qui refusent de lui donner un blanc-seing. Aux États-Unis, le fait de critiquer cet allié privilégié est également considéré comme une modalité de l’antisémitisme et passible d’une panoplie de sanctions.

Quant aux dirigeants israéliens, en qualifiant d’antisémite toute condamnation de leur politique, ils usent de cette confusion depuis des décennies. Et plus encore depuis le 7 octobre 2023 : par ce biais, ils veulent délégitimer toute critique à l’encontre de l’effroyable guerre qu’ils mènent à Gaza, ayant pris prétexte de la sanglante attaque subie ce jour-là de la part du Hamas pour détruire systématiquement l’enclave. 

De fait, ce n’est pas seulement la critique de la guerre qui serait antisémite aux yeux des dirigeants israéliens, mais la contestation de l’appartenance de la Cisjordanie – la Judée-Samarie, pour les partisans de la colonisation – à l’État d’Israël. L’antisémitisme a bon dos et sert à la fois de providentiel épouvantail et d’indispensable béquille à tous les inconditionnels de la colonisation israélienne.

Colonie de Goush Etzion, en Cisjordanie occupée, 2017. Des touristes américains et français lors d’un atelier « Shooting Adventure » proposé par un centre de formation « antiterroriste » géré par d’anciens soldats israéliens. Deux heures d’autodéfense facturées 100 euros. Tanya Habjouqa


Instrumentalisation de l’antisémitisme

La confusion entre antisionisme et antisémitisme, politiquement entretenue par nombre d’entrepreneurs identitaires de tous bords et des pouvoirs occidentaux qui voient dans Israël un allié et un bastion occidental au coeur du Moyen-Orient, est une calamité. Au nom de la lutte contre l’antisémitisme, les États d’Europe et d’Amérique du Nord se livrent à une véritable chasse aux sorcières contre tous ceux qui osent élever la voix contre Israël. On le voit encore dans l’absence totale de réaction de l’Union européenne, d’abord dans l’écrasement de Gaza, et aujourd’hui face à l’offensive israélienne dans le sud du Liban, lâcheté que je dénonce dans une récente tribune du Monde.

Le combat des Palestiniens est assimilé sans nuances à une supposée volonté de destruction des juifs et de ce fait taxé de terroriste. Dans les pays du Nord, la liberté d’expression sur ce sujet est aujourd’hui en grand danger. Mais, au sud de la Méditerranée, le silence quasi général devant les dérives souvent antisémites de l’antisionisme donne du grain à moudre aux défenseurs de la politique israélienne et dessert la cause palestinienne.

Par ailleurs, la prétention d’Israël à vouloir parler au nom de tous les juifs crée une confusion entre juif et Israélien qui alimente, dans de nombreux pays, une hostilité envers l’ensemble des juifs. Et ce, malgré le fait que beaucoup d’entre eux, des deux côtés de l’Atlantique en particulier, refusent d’être assimilés à un État dont ils condamnent l’expansionnisme, et prennent fait et cause pour la défense des droits des Palestiniens. Il est de plus en plus nécessaire d'œuvrer à distinguer juifs et Israéliens, car cette confusion entretient une hostilité envers les juifs qui n’a rien à voir avec l’antisionisme politique. L’amalgame juif/Israélien est un dangereux facilitateur d’antisémitisme.

Retrouvez l’intégralité de cette interview dans le Kometa 13 “Si la Palestine était le centre du monde”

L’actu que j’ai retenue

Cette phrase hallucinante du cabinet de Nétanyahou à propos des sanctions prises par l'UE contre quelques colons israéliens particulièrement violents: “Alors que les États-Unis et Israël font « le sale boulot de l'Europe » en se battant pour la civilisation contre les fanatiques djihadistes en Iran et ailleurs, l'Union européenne a révélé sa faillite morale en établissant un faux parallélisme entre les citoyens israéliens et les terroristes du Hamas.” (Dans Le Monde du 13 mai 2026.) Un bel exemple d'inversion des valeurs.

Une raison d’espérer

L'augmentation du nombre de juifs dans le monde opposés à la politique israélienne et qui se manifestent de plus en plus.

Le film que je recommande

Ce qu'il reste de nous, de la réalisatrice américaine d’origine palestinienne Cherien Dabis, sorti en mars sur les écrans français. Un bon et beau film, magnifiquement interprété. Il dit beaucoup de choses sans être simpliste, la tragédie palestinienne est racontée sans détours sans pour autant que soit occultée la complexité de la situation actuelle. Seule la fin me paraît un peu trop irénique.

Une phrase qui m’inspire

“Lorsque le dernier arbre aura été abattu, la dernière rivière empoisonnée, le dernier poisson tué, alors on comprendra que l’argent ne se mange pas.”

Attribuée au chef indien Geronimo, il y a presque deux siècles.

Un lieu en Palestine

Un olivier sur une colline, que personne ne songerait à arracher.

La reko de Kometa

Par Clément Balta, chef d’édition

Ceija Stojka. “Garder les yeux ouverts”. Au musée des beaux-arts et d’archéologie de Besançon, jusqu’au 21 septembre.

Vous connaissez Besançon? Sa citadelle de Vauban, ses sept collines, sa boucle du Doubs et sa pierre de Chailluz? Si non, allez-y, c’est beau et verdoyant. Si oui, allez-y quand même, et visitez son musée des Beaux-arts (et d’archéologie). Pour le lieu en lui-même, édifié par un élève de Le Corbusier, entièrement rénové en . Pour ses collections, Cranach, Le Tintoret, Goya, et une surprenante salle consacrée à l’égyptologie avec une momie magnifique.

Mais aussi pour son expo sur Ceija Stojka. Qui? “Tchaïa Stoïka” (ainsi faut-il dire) est une incroyable artiste rom, née en 1933 en Autriche et morte en 2013. La première à témoigner dans son pays de la Samudaripen, la shoah des Roms longtemps ignorée des livres d’histoire. Arrêtée avec sa mère et ses frères et sœurs en mars 1943, elle est envoyée au camp d'Auschwitz-Birkenau, puis transférée dans ceux de Ravensbrück et Bergen-Belsen.

Elle a attendu d’avoir 55 ans pour témoigner. D’abord dans un livre, alors qu’elle ne savait pas écrire. Puis à travers des dessins et des peintures, alors qu’elle ne savait ni peindre, ni dessiner. En résulte une œuvre naïve, brute – des paillettes pour les étoiles, du carton pour toile ou, comme les enfants, peindre avec les mains – née de l’urgence de transmettre mais aussi de passer outre les tabous d’une communauté taiseuse où la femme n’a guère la possibilité de s’exprimer. Entre “œuvres claires” présentant la vie en roulotte ou des scènes d’enfance et “œuvres sombres” qui évoquent la déportation, le musée présente plus de cent réalisations de Ceija Stojka, environ 10% de sa production. 

On y trouve quelques motifs récurrents. Celui de l'œil donne son titre à l’exposition à travers une citation de l’artiste: “Ce que je désire du monde est que les gens fassent attention et qu’ils gardent les yeux ouverts sur le monde qu’ils traversent et qu’ils veillent à ce que cela ne se reproduise jamais.” Celui de la branche aussi, qu’on retrouve en bas à droite de presque toutes ses œuvres. C’est grâce à un arbre qu’elle a survécu dans le camp surpeuplé de Bergen-Belsen: “Devant notre baraque, il y avait un seul arbre feuillu. Il avait de belles feuilles épaisses, vert clair. Tous les jours on en prenait quelques-unes et on les dégustait. Notre bel arbre, je l’appelais «donneur de vie».” 

De toutes ses toiles jaillit une émotion palpable. Elles forment un témoignage unique du traitement des Roms lors de la Seconde Guerre mondiale. Non loin de Besançon, à Arc-et-Senans, des familles “nomades” furent parqués dans les bâtiments de la saline de Claude-Nicolas Ledoux. En France, entre 1940 et 1946, 6500 hommes, femmes et enfants identifiés comme tsiganes furent internés dans trente camps.

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