Dans mon entretien pour Kometa – réalisé par Stéphanie Schwartzbrod, autrice de nombreux livres de cuisine dont La Cuisine de la consolation : récits et recettes (Actes Sud) –, j’aborde en tant qu’historien de l’alimentation la manière dont la nourriture bouleverse les équilibres planétaires tout en servant d’outil de diplomatie.
Dans le domaine culinaire, de nombreuses mutations s’étendent sur des décennies, voire des siècles, et l’histoire offre une perspective précieuse pour les analyser. Ce qui m’intéresse le plus, ce sont les mythes culinaires: la façon dont on enracine plats et recettes dans l’histoire pour leur conférer prestige et légitimité.
On attribue souvent l’origine d’un mets à telle personnalité ou à telle région pour lui donner une identité, alors que cette origine est extrêmement difficile à retracer. Décrypter ces légendes, restituer la complexité historique des pratiques alimentaires, voilà un passionnant terrain de jeu.

Louise Moillon, La Marchande de fruits et légumes, 1631 — © RMN (Musée du Louvre) / Mathieu Rabeau
La France, “empire de velours”
Désormais, la cuisine est aussi utilisée, selon la définition de l’Américain Joseph Nye au début des années 1990, comme un soft power, un “pouvoir doux” qui désigne la capacité d’un État à imposer sa volonté non par la contrainte militaire ou économique, mais par différents leviers, dont le rayonnement culturel. Nye ne parle pas de gastronomie mais dans le domaine alimentaire, il cite des marques comme McDonald’s ou Coca-Cola, qui servent de relais à l’influence américaine.
Pour l’art culinaire, la France est peut-être, historiquement, l’un des modèles les plus aboutis de soft power – bien avant que le concept ne soit formulé. L’historien David Todd parle de l’“empire de velours” français: au XIXe siècle, la France séduit une partie des élites étrangères par son art de vivre. Todd prend l’exemple du champagne mais l’ensemble de la gastronomie française joue un rôle central dans ce rayonnement.
À partir du XVIIe siècle, dans les cours européennes, des maîtres d’hôtel et des cuisiniers français sont systématiquement engagés et les traductions de livres de cuisine française, largement diffusées.

Xi Jinping et Vladimir Poutine s'essaient aux pancakes au Forum économique oriental, à Vladivostok, le 11 septembre 2018. — © Sergei Bobylev/TASS Host/Pool via REUTERS
“Gastro-diplomatie”
D’autres pays jouissent de cette diplomatie culinaire, mais pas avant la fin du XXe siècle, comme le Japon ou l’Italie. La présence d’une importante diaspora en Europe et outre-Atlantique, puis le développement du tourisme de masse vers l’Italie à partir des années 1960 ont constitué un premier facteur décisif. Mais cette réputation gastronomique n’est consacrée que dans les années 1980-1990: l’action conjointe des pouvoirs publics, des producteurs et des médias diffuse l’image d’un art de vivre italien centré sur la convivialité et les plaisirs de la table.
Quant au Japon, il a su mobiliser sa cuisine dans une stratégie politique, avec notamment l’inscription du washoku, la cuisine traditionnelle, sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité en 2013.
En 2002, The Economist a par ailleurs employé le terme de “gastro-diplomatie” pour la Thaïlande, qui lançait le programme Global Thai avec des moyens financiers importants, notamment pour soutenir l’implantation de restaurants à l’étranger. L’opération diplomatico-culinaire a formé des restaurateurs avant de les aider à obtenir des prêts, créant un label officiel qui garantissait une “vraie” cuisine thaïlandaise.
C’est une tendance lourde. De plus en plus de pays, comme le Danemark, l’Espagne, le Pérou ou même une région comme la Catalogne mobilisent la cuisine comme vecteur d’influence.