Chaque semaine, La Comète prend une nouvelle direction et explore les zones sensibles de notre époque. Cette fois, l’historien de l’alimentation Loïc Bienassis décrypte la cuisine comme un outil d’influence et de pouvoir, entre mythes, diplomatie et stratégies culturelles. De la France au Japon ou l'Italie, son regard éclaire la manière dont les États utilisent la gastronomie pour rayonner et façonner leur image.

Xi Jinping, Kim Jong-un et leur épouse à Pyongyang le 21 juin 2019. Photographie officielle du gouvernement nord-coréen. © SIPA/AP

Bonjour, c’est Loïc Bienassis

Professeur agrégé d’histoire, je suis chargé de mission à l’Institut européen d’histoire et des cultures de l’alimentation de l’université de Tours. Intervenant régulier de l’émission de François-Régis Gaudry – parrain du dernier numéro de Kometa pour lequel j’ai donné un entretien – On va déguster sur France Inter, j’ai participé à l’inscription du “Repas gastronomique des Français” (2010) et des “Savoir-faire artisanaux et la culture de la baguette de pain” (2022) au patrimoine culturel immatériel de l’Unesco. Derniers livres parus: La Table du château de Chambord (Presses universitaires François-Rabelais, 2024) et La Grande Histoire de la gastronomie (Larousse, 2024).

Loïc Bienassis

Historien de l’alimentation et professeur agrégé d’histoire

“La table est un instrument de pouvoir”

Dans mon entretien pour Kometa – réalisé par Stéphanie Schwartzbrod, autrice de nombreux livres de cuisine dont La Cuisine de la consolation : récits et recettes (Actes Sud) –, j’aborde en tant qu’historien de l’alimentation la manière dont la nourriture bouleverse les équilibres planétaires tout en servant d’outil de diplomatie. 

Dans le domaine culinaire, de nombreuses mutations s’étendent sur des décennies, voire des siècles, et l’histoire offre une perspective précieuse pour les analyser. Ce qui m’intéresse le plus, ce sont les mythes culinaires: la façon dont on enracine plats et recettes dans l’histoire pour leur conférer prestige et légitimité.

On attribue souvent l’origine d’un mets à telle personnalité ou à telle région pour lui donner une identité, alors que cette origine est extrêmement difficile à retracer. Décrypter ces légendes, restituer la complexité historique des pratiques alimentaires, voilà un passionnant terrain de jeu.

Louise Moillon, La Marchande de fruits et légumes, 1631 © RMN (Musée du Louvre) / Mathieu Rabeau


La France, “empire de velours”

Désormais, la cuisine est aussi utilisée, selon la définition de l’Américain Joseph Nye au début des années 1990, comme un soft power,  un “pouvoir doux” qui désigne la capacité d’un État à imposer sa volonté non par la contrainte militaire ou économique, mais par différents leviers, dont le rayonnement culturel. Nye ne parle pas de gastronomie mais dans le domaine alimentaire, il cite des marques comme McDonald’s ou Coca-Cola, qui servent de relais à l’influence américaine.

Pour l’art culinaire, la France est peut-être, historiquement, l’un des modèles les plus aboutis de soft power – bien avant que le concept ne soit formulé. L’historien David Todd parle de l’“empire de velours” français: au XIXe siècle, la France séduit une partie des élites étrangères par son art de vivre. Todd prend l’exemple du champagne mais l’ensemble de la gastronomie française joue un rôle central dans ce rayonnement.

À partir du XVIIe siècle, dans les cours européennes, des maîtres d’hôtel et des cuisiniers français sont systématiquement engagés et les traductions de livres de cuisine française, largement diffusées.

Xi Jinping et Vladimir Poutine s'essaient aux pancakes au Forum économique oriental, à Vladivostok, le 11 septembre 2018. © Sergei Bobylev/TASS Host/Pool via REUTERS


“Gastro-diplomatie”

D’autres pays jouissent de cette diplomatie culinaire, mais pas avant la fin du XXe siècle, comme le Japon ou l’Italie. La présence d’une importante diaspora en Europe et outre-Atlantique, puis le développement du tourisme de masse vers l’Italie à partir des années 1960 ont constitué un premier facteur décisif. Mais cette réputation gastronomique n’est consacrée que dans les années 1980-1990: l’action conjointe des pouvoirs publics, des producteurs et des médias diffuse l’image d’un art de vivre italien centré sur la convivialité et les plaisirs de la table.

Quant au Japon, il a su mobiliser sa cuisine dans une stratégie politique, avec notamment l’inscription du washoku, la cuisine traditionnelle, sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité en 2013.

En 2002, The Economist a par ailleurs employé le terme de “gastro-diplomatie” pour la Thaïlande, qui lançait le programme Global Thai avec des moyens financiers importants, notamment pour soutenir l’implantation de restaurants à l’étranger. L’opération diplomatico-culinaire a formé des restaurateurs avant de les aider à obtenir des prêts, créant un label officiel qui garantissait une “vraie” cuisine thaïlandaise.

C’est une tendance lourde. De plus en plus de pays, comme le Danemark, l’Espagne, le Pérou ou même une région comme la Catalogne mobilisent la cuisine comme vecteur d’influence.

Retrouvez l’intégralité de l’entretien de Loïc Biennassis dans le Kometa 12 “Faites la cuisine, pas la guerre”

L’actu que j’ai retenue

Comment ne pas parler de la guerre en cours en Iran? De par l’ampleur des implications potentielles de celle-ci, du risque d’un ébranlement régional et mondial qu’elle fait courir, des répercussions infinies qu’elle va certainement entraîner, qui vont de la politique intérieure étasunienne à la guerre en Ukraine… C’est assez vertigineux. Surtout, elle nous enfonce encore davantage dans une ère d’incertitude assez inédite et dont Donald Trump est l’un des grands responsables.

Une raison d’espérer

Le fait que les hommes et les femmes de toutes les époques, ou peu s’en faut, aient eu le sentiment de vivre un temps de déclin et de crise. Cela laisse espérer que nous ne sommes qu’une génération de plus à le penser… mais que rien n’est en réalité perdu?

Le livre que je recommande

Distinctions alimentaires (PUF, 2025) de Faustine Régnier. Elle développe une analyse sociologique des goûts alimentaires et propose une grille de lecture très stimulante selon moi.

Une phrase qui m’inspire

Il serait très présomptueux de dire qu’elle m’inspire, mais je retiendrai une phrase que l’on attribue à Tolstoï et qui me paraît toucher un point essentiel:

“Chacun pense à changer le monde, mais personne ne pense à se changer soi‑même.”

Un plat que j’adore

C’est un gâteau et il s’agit de la tarte tropézienne! Mais je ne vous donnerai pas la recette, car la seule fois où je me suis risqué à en faire une, ce fut un fiasco!

Mon conseil resto

Chez Hugon (12, rue Pizay, Lyon 1er), un bouchon lyonnais plein de charme, de simplicité, de convivialité, avec une cuisine lyonnaise comme on l’aime – comme je l’aime en tous les cas !

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La reko de Kometa

Par Christine Debiais Brendle, directrice commerciale et financière

En début d’année, le président de Reporters sans frontières (RSF), chroniqueur géopolitique pour France Inter et Le Nouvel Obs, a lancé sa chaîne YouTube, intitulée “Le monde de Pierre Haski”.

Elle offre ce qui se fait rare: le temps de penser le monde. À contre-courant des formats courts et des analyses de surface, elle revendique une démarche de réflexion, où les idées peuvent se déployer sans être rabotées. Chaque échange permet de s’inviter au cœur d’une conversation construite, habitée, animée par une volonté sincère de comprendre.

Ce qui distingue cette chaîne, c’est d’abord la qualité de l’écoute. Pierre Haski ne cherche pas à imposer une lecture des événements, mais à faire émerger celle de ses invités, avec rigueur et attention. Cette posture donne naissance à des échanges nuancés, où la complexité n’est jamais esquivée mais rendue intelligible. Loin du débat caricatural, c’est un travail patient d'éclairage.

La densité des sujets n’entame pas l’accessibilité. La chaîne parvient à rendre lisibles des enjeux souvent ardus sans les appauvrir, en faisant le pari de l’intelligence du spectateur. Une pédagogie exigeante, qui refuse la facilité.
Cette démarche s'inscrit dans un engagement plus large: Pierre Haski est également membre du comité consultatif de Kometa et contributeur régulier de la revue, où il participe à éclairer les grandes transformations du monde contemporain.

Le public ne s’y est pas trompé : en à peine trois mois, la chaîne frôle les 10 000 abonnés, et certaines vidéos approchent déjà les 50 000 vues. Des chiffres qui témoignent d'un appétit réel pour une information qui prend le temps de s'expliquer.

Dans un paysage médiatique dominé par l'immédiateté, cette proposition est précieuse. Elle privilégie le recul, la nuance, la profondeur – offrant un espace où la réflexion peut réellement prendre place. Une chaîne qui ne cherche pas à capter l’attention à tout prix, mais à nourrir durablement la compréhension du monde.


Agenda

Le Kometa Comedy Club est de retour !

Pourquoi la polenta raconte-t-elle la lutte des classes en Italie du Nord ? Comment l’impérialisme chinois se lit-il sur les menus des restos taïwanais ? Quelle est la vraie recette du houmous ?  🍜

À force de savoir qui mange quoi, on comprend qui mange qui. De quoi nourrir votre goût de la résistance !

Pour la quatrième édition du Kometa Comedy Club, le 11 mai au théâtre de l’Atelier, Charline Vanhoenacker, François-Régis Gaudry et leurs invités vous proposent une dégustation d’humour et de géopolitique. Sur scène, journalistes, stand-uppers et chefs cuisiniers mettent les petits plats dans les grands pour raconter comment le food power est aussi un soft power.

Avec le Kometa Comedy Club, la géopolitique est un plat qui se mange live, la soirée idéale pour digérer l’actu!

Infos pratiques: 

📅 11 mai, de 20h à 22h

📍 Théâtre de l’Atelier – 1, place Charles Dullin, 75018 Paris

🎟️ Réservez dès maintenant votre place sur notre site.

8 rue Saint Marc, 75002 Paris

Vous souhaitez nous contacter,
contact@kometarevue.com.

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