Par Vitalii Tchepynoga
Vivre sous les bombes russes incite à faire preuve d’un humour à toute épreuve. Vitalii Tchepynoga, blogueur ukrainien, raconte en riant le quotidien d’un conflit plus long qu’une mauvaise blague.
Cet article est extrait du Numéro 5 de la revue Kometa.
En argot anglais, pussy veut dire à la fois chatte et poule mouillée. Pussy Riot (« émeute de chattes ») est un groupe punk rock féministe russe.
24 février 2022, Moscou vient d’attaquer l’Ukraine. Les troupes russes venues du Bélarus avancent à toute vitesse sur Kyiv. Les habitants fuient vers l’ouest. Dans une famille de Boutcha, petite ville de banlieue, une vieille dame est décédée de sa belle mort la veille. Ses proches décident de l’enterrer plus tard. Ils roulent son corps dans un tapis et l’attachent sur le toit de leur voiture. Mais le tapis est volé pendant le voyage – avec la grand-mère. On ne l’a jamais retrouvée. Cette histoire épouvantable, qui semble sortie tout droit d’un film d’Emir Kusturica, a fait rire toute l’Ukraine.
La guerre nous a appris à plaisanter autrement. Notre humour est surtout noir, et il nous suffit. On rit. Sous les bombes et les missiles, on rit; lors des attaques ennemies, on rit, ; lorsqu’on n’a plus de lumière parce que les missiles russes ont frappé nos centrales électriques, on rit. On rit pour résister. Pour survivre.
Une amie me raconte. « Un soir, je me couche toute nue. Une alerte aérienne. Je me lève, je remets ma culotte. J’aurais honte qu’on me retrouve à poil sous les décombres » Les jeunes Ukrainiennes se refont les sourcils, se maquillent les paupières et les cils avant l’arrivée des missiles russes. « Si on doit mourir, il faut être belles. » Les gens ignorent le danger. Une fille appelle sa mère à Dnipro: « Maman, des missiles se dirigent vers la ville, descends vite aux abris. — D’accord, dès que j’ai fini de préparer la soupe. » Un paysan: « On ne descend à la cave que si c’est une cave à vin. »
On dit que l’humour ne se traduit pas. C’est encore plus vrai pour l’humour de ceux qui vivent dans la guerre, incompréhensible à ceux qui vivent en paix. Cette blague vous fera-t-elle sourire ? Encore une histoire de grand-mère morte: un missile russe s’abat au moment de son enterrement, pile-poil sur la défunte. Personne d’autre n’est touché. Un convive: « Bon ben, c’est bien tombé. »
J’ai une amie à Kyiv qui s’obstine à préparer le café à la flamme d’une bougie. L’électricité est coupée, elle ignore quand ça reviendra. Elle est épuisée, nerveuse, mais elle rit. Sous ses fenêtres, on entend le ronron des générateurs électriques. Tout le monde ne peut pas s’en payer un: leur prix a flambé en Ukraine. Mais tout le monde a une réserve de lampes frontales de randonneur, désormais un produit de première nécessité. Elle se marre: « J’ai des stigmates au front à force d’en porter une. » L’électricité est coupée pendant quatre heures, puis remarche pendant deux heures, est coupée à nouveau. « Aucune formation sur la gestion du temps ne m’a autant appris qu’un black-out, rigole une autre copine. Je réussis à faire en deux heures ce que je faisais en deux semaines. »
“La vie et l’humour l’emportent sur la mort et la guerre.”Divertissements des temps modernes
Cet automne à Kyiv, les familles promènent leurs enfants sur les berger du Dniepr pour voir la défense antiaérienne abattre les missiles ennemis. Feux d’artifice et divertissements des temps modernes. Les enfants jouent dans la cour. Une alerte tombe sur leurs téléphones : la Russie a envoyé ses bombardiers. Ils calculent le temps qu’il faudra aux avions pour arriver dans l’espace aérien ukrainien: « Ça va, il nous reste une bonne heure pour jouer. » Il n’y a pas classe pendant les alertes aériennes. Quand les enfants en entendent une sur le chemin de l’école, ils sautent de joie. « Chic! » Ils ont appris à distinguer à l’oreille les frappes de missiles des tirs de la défense antiaérienne.
Dans un village reculé, un journaliste occidental découvre une laiterie soviétique en ruine, fermée depuis des décennies. Il y a longtemps qu’elle ne produit plus ni lait, ni fromage, ni beurre. « Détruite par les envahisseurs russes ? », demande-t-il, naïf. Non, on a fait ça tous seuls, rigolent les autochtones.
Un soldat est au front, sur un point chaud, en première ligne. Il n’a pas de connexion, sa femme ne reçoit plus de messages depuis deux semaines. « Alors, ton mari ? Toujours rien? », lui demandent ses voisines. Elle: « Non, toujours rien; je le soupçonne d’avoir une maîtresse. » Ceci dit, il y a un Ukrainien qui ne blague jamais. Bizarrement, depuis qu’il est président, Volodymyr Zelensky, ancien acteur comique, a cessé de plaisanter. Je pense qu’il est plus occupé à se prendre pour Winston Churchill qu’à jouer les Charlie Chaplin. La vie et l’humour l’emportent sur la mort et la guerre. Au milieu d’un potager, un chat roux endormi sur la tourelle d’un char ukrainien détruit. Tout autour poussent des choux, des carottes et des betteraves. Les Ukrainiens suggèrent aux occupants de remplir leurs poches de graines de tournesol, un aliment qu’on adore en amuse-bouche. Comme ça, quand ils mourront, les graines pourront germer. Près de Kharkiv, un paysan démine lui-même son champ. Le matin, il enlève les mines ; le soir, il plante des pommes de terre. Il n’a plus qu’un œil, à cause d’un éclat de mine. Il rit : « Heureusement, les humains en ont deux, la nature est bien faite. »
Rire pour survivre
La plupart des Ukrainiens parlent russe. Notamment parce qu’à l’époque de l’URSS son apprentissage était obligatoire. Les Russes, eux, ne comprennent pas l’ukrainien. Ils prennent souvent les soldats ukrainiens pour des Polonais. Il y a des mots ukrainiens que les Russes ne peuvent pas prononcer sans accent: palianytsia (pain ukrainien traditionnel), zaliznytsia (chemin de fer), polounytsia (fraise). Alors les militaires ukrainiens les utilisent comme de mots de passe.
Sur un panneau au milieu de la forêt, on peut lire en ukrainien « Danger : mines ! » et, un peu plus bas, la traduction en russe : « Bienvenue ! ». Dans la région de Kyiv, les occupants russes ont volé aux gens des lave-linge, des frigos, des bouilloires électriques. Ils sont tellement malins que, souvent, ils prenaient les bouilloires en laissant le socle avec le fil.
En octobre 2022, l’Ukraine attaque le pont de Crimée, des morceaux tombent dans la mer. En réponse, la Russie frappe Kyiv et le nouveau pont piéton construit à l’initiative de Vitali Klitschko, ex-champion du monde de boxe devenu maire de la capitale. Le pont tient bon. Les Ukrainiens s’en sont donné à cœur joie. « Chez Poutine, ça s’est affaissé. Chez Klitschko, c’est toujours tendu. »
En Égypte, un requin a dévoré un touriste russe. Les gens ont commencé à dessiner des requins en uniforme ukrainien, à fabriquer des t-shirts à la gloire d’un requin bleu et jaune, aux couleurs du drapeau, à produire des mèmes du chef du renseignement militaire de l’Ukraine, Kyrylo Boudanov, serrant la main du requin en bras de chemise et cravate.
À Kyiv, une boutique vend une gamme de bouchons d’oreilles. Sur les uns il est écrit «pour les drones»; sur les autres, «pour les missiles». Ceux pour les missiles coûtent deux fois plus cher... C’est ainsi que nous vivons. Alors que j’écris un article sur l’humour en temps de guerre, le bourdonnement atroce d’un drone russe plane au-dessus de ma maison. Un jour, nous dirons : nous avons survécu parce que nous avons ri à l’époque la plus éprouvante. L’un des poèmes les plus connus de Lessia Oukraïnka (1871-1913), figure majeure de la littérature classique ukrainienne, s’intitule: « Pour éviter de pleurer, j’ai ri ».