Par Mathieu Palain
Qu’est-ce qu’être un homme, un vrai ? Cette question traverse les portraits de Valery Poshtarov, qui a fait poser des pères et leur fils main dans la main, dans son pays, la Bulgarie, mais aussi en Géorgie, Arménie, Turquie, Serbie. En les observant, l’écrivain Mathieu Palain s’est aperçu qu’il ne tenait plus son père par la main. Et que ce geste anodin raconte beaucoup des préjugés sur la virilité.
Cet article est extrait du Numéro 2 de la revue Kometa.
VALERY POSHTAROV.
Né en Bulgarie en 1986, le photographe a grandi entre une mère poétesse et un père plasticien. Il a étudié à l’École nationale supérieure des arts de Varna et à la Sorbonne. Il a été exposé à la Pinakothek der Moderne de Munich, à la MEP de Paris, au musée de la Photographie de Berlin. Sa série « Father and Son » a remporté le prix Cortona on the Move.
C’est en voyant ses deux garçons se tenir par la main sur le chemin de l’école que Valery Poshtarov a eu cette idée. « Ils étaient encore petits. Je pensais que ce moment ne durerait pas, bientôt ils entreraient dans l’adolescence et refuseraient de le faire. Parce que les garçons sont comme ça. À partir d’un certain âge, ils ne se tiennent plus la main. Je crois que je voulais me prouver que j’avais tort. » L’idée est toute simple : réunir un père et son fils et leur demander de poser en se tenant la main. Nous sommes en 2021, les longs mois de Covid ont distendu les liens familiaux, et Valery profite d’un passage chez lui, à Dobritch, dans l’est de la Bulgarie, pour faire poser son père et son grand-père de 95 ans. Ils se tiennent dans l’encadrement de la porte de leur maison. Ils ont tous les deux les cheveux blancs. Encore solide sur ses jambes, le père de Valery bombe le torse, et serre fort la main de son propre père. Le vieil homme, plus chancelant,s’équilibre avec une béquille (photo page 120). Valery le voit : il se passe quelque chose à l’instant où deux hommes liés par le sang acceptent de se prendre par la main. Il part sur les routes de Bulgarie, de Géorgie, de Serbie, de Turquie, d’Arménie, partout il cherche des pères et des fils. Il s’aperçoit très vite que cela ne va pas de soi. Dans les villages, il ne reste que des pères. Les fils sont partis, ils ont migré à la recherche de travail, ou simplement pour construire leur vie. Et ceux qui sont restés, il faut encore les convaincre. « Qu’on se tienne la main ? Devant ton appareil ? C’est ça que tu nous demandes ? » Parce qu’il sait qu’il va devoir contacter cent ou deux cents personnes pour finalement en trouver deux qui acceptent de poser, le photographe pousse toutes les portes qui se dressent devant lui. En Géorgie, il entre dans un gymnase et tombe au milieu d’un entraînement de lutte gréco-romaine. Trente mecs, en sueur dans leur combinaison moulante, le fixent. « Vous savez où je peux trouver un père et son fils ? » Les types se tournent comme un seul homme vers l’un des leurs : « Lui, c’est le fils du coach. » Les négociations commencent. Valery explique, montre les cartes postales sur lesquelles il a fait imprimer ses premières images, pour désamorcer les craintes, leur prouver qu’ils ne seront pas les seuls.
“La virilité a la peau dure. C’est la honte de se tenir la main. Des hommes, des vrais, ne font pas ce genre de chose.”L’entraîneur hésite. Se tenir la main, à la rigueur, pourquoi pas. Mais devant le club au grand complet, non impossible. Il ne le dit pas comme ça, mais ce qui se joue là, c’est son autorité. Comment, après avoir assisté à une telle scène, ces gamins pourraient-ils encore le respecter ?
La virilité a la peau dure. C’est la honte de se tenir la main. Des hommes, des vrais, ne font pas ce genre de chose. Tout en continuant d’arpenter l’est de l’Europe, Valery interroge des chercheurs, et découvre une étude américaine sur les portraits photographiques d’hommes occidentaux depuis 1945. La retenue n’a pas toujours été la règle. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, on avait moins de difficulté à représenter les hommes dans une posture qui les engageait physiquement : une main posée sur une épaule, des corps qui se touchent. Mais les mœurs ont changé et le champ des représentations a bougé, pour coller aux stéréotypes de la masculinité : un homme, ça se tient droit, ça serre le regard et ça bombe le torse.
Quand Valery m’a parlé de cette étude, je n’ai pas été surpris. Devenir un homme, pour moi, hétéro qui a grandi dans les années 1990, sous un grand nombre d’influences et particulièrement celles du cinéma, ça voulait dire s’approcher du héros de l’époque, à savoir Johnny Depp, Brad Pitt ou Bruce Willis : un type musclé, séducteur, capable de tuer pour venger sa femme, qui ne pleure jamais et ne connaît pas la peur. Je me suis coulé dans le moule du mieux que j’ai pu. J’étais d’accord pour emprunter avec la foule ce que j’estimais être la voie royale pour devenir un homme. Personne, ni mon père ni mon grand-père, ne m’a dit : « Écoute, il faudra comme tous les autres avant toi que tu suives ces règles d’or : être fort, ne pas pleurer, cacher tes sentiments, tes peurs, tes faiblesses, savoir te battre, répondre par les poings à la violence, au mépris, à l’insulte, au manque de respect.
Et tous les autres, les objecteurs de conscience, les déviants, ceux qui refusent de rentrer dans le rang, tous ceux-là ne sont que des mauviettes, des tarlouzes, des pédés, pas des hommes en tout cas. » Je n’ai pas eu besoin qu’on me le dise parce que le message était partout autour de moi. Il aurait fallu que je sois sourd et aveugle pour ne pas l’intégrer.
L’an dernier, pour un projet autour des violences conjugales, j’ai suivi les séances d’un groupe de parole d’hommes qui sortaient de prison. À un moment, l’un d’entre eux a concédé que s’il se retrouvait devant la justice, c’était parce qu’il n’avait pas réussi à dire sa souffrance. Toute cette colère rentrée. « C’est vrai qu’un homme a plus de difficulté à parler de ses émotions. Un homme, ça ne pleure pas. Un homme, ça n’a pas peur. » Son voisin, Anthony, condamné pour avoir fracassé le crâne de son ex-femme sur une table basse, a acquiescé. « Mon père, il me disait toujours : “Défends-toi!” Et à la maison, le soir après l’école, je lui racontais ma journée : “Papa j’ai mis un coup de poing à untel parce qu’il m’a fait ci ou ça”, et il était content, il était fier de moi. »
Heureusement, certains handicapés des sentiments acceptent d’être bousculés, et c’est souvent chez eux que l’émotion surgit par effraction. Valery pense à une photo prise dans un village. Après avoir passé des heures à expliquer son concept, le fils s’entête et refuse. Il y a trop de monde autour, trop de regards. Son père pourrait laisser tomber, mais il y tient, lui, à cette photo, alors il le calme, il apaise son angoisse en le prenant par l’épaule. « Et très lentement, raconte le photographe, j’ai vu la main de cet homme de 60 ans descendre le long du bras de son fils, jusqu’à toucher son poignet, et entrelacer ses doigts dans les siens. Cela n’a duré qu’une poignée de secondes, le temps pour moi de prendre la photo, mais j’avais l’impression de voir en direct l’explosion de trente années de frustration émotionnelle, d’interdits, de tout ce que ce fils avait refoulé en préférant le déni. » Valery leur fait signe que c’est bon, il a son image. Dans la seconde, le fils s’enfuit en courant, comme un enfant, laissant son père seul dans le cadre. Lui, il était ravi. Le projet lui avait permis d’exprimer physiquement l’amour qu’il avait pour son fils. C’était la première fois.
En s’invitant chez les gens, Valery se rend compte qu’il y a aussi beaucoup de pères en fuite. Des pères qui ont préféré la jouer perso et ont laissé femme et enfants se démerder pour survivre, laissant derrière eux une chaise vide et une moitié du lit éternellement froide. À Tbilissi, une photo montre un père tenant la main de son fils en fauteuil roulant.
« Je voulais photographier un fils handicapé. J’ai contacté énormément d’associations, et à chaque fois on m’a répondu que les pères n’étaient plus là, qu’ils avaient disparu après la naissance, ou après l’accident. Je suis très content de l’amour qui se dégage de cette photo, mais je me dois de rétablir la vérité : elle n’est pas représentative de la réalité. Ce sont les mères qui portent le fardeau. »
Trois ans plus tard, Valery poursuit sa quête. Il parle beaucoup avec les hommes qu’il rencontre. Certains acceptent parce que c’est la seule image qu’ils auront ensemble. D’autres avouent que ça les chamboule de voir leurs semblables dans une telle proximité, eux qui ont coupé les ponts avec leur père à cause d’une dispute, d’une vieille histoire. « Il est arrivé plusieurs fois qu’un témoin de la prise de vue vienne m’annoncer que ça l’avait fait réfléchir, et qu’il allait appeler son père. » Depuis cette première photo prise devant la maison de son enfance, Valery a perdu son grand-père. « C’est la seule leçon que je retiens de ce projet : la vie est courte, tu ne peux pas attendre qu’il soit dans un cercueil pour tenir la main de ton père et lui dire que tu l’aimes. » J’ai tiqué en entendant cette phrase. Je ne tiens jamais mon père par la main. En tout cas pas depuis que j’ai l’âge de m’en souvenir. La honte sans doute, ou la pudeur. La pudeur qui retient les gestes, qui interdit toute expression pouvant être interprétée comme de la faiblesse.
J’ai vu mon père pleurer deux fois. Quand son meilleur ami est mort du sida, en 1996. Il s’était caché dans le cagibi où l’on stockait les vieilleries qu’on refusait de jeter. J’avais 8 ans. J’ai ouvert la porte et je l’ai vu qui pleurait, seul dans le noir. La deuxième fois, c’était l’an dernier, aux obsèques de son propre père. Avant qu’un employé des pompes funèbres ne pousse le cercueil dans la pièce où il serait incinéré, on nous a distribué un feutre, pour laisser un dernier mot sur le bois brut, si ça nous chantait de le faire. Mon père a commencé. Il a été secoué par les larmes et n’a pas réussi à aller au bout de ce qu’il voulait écrire. La phrase est restée inachevée. Il s’est pris la tête dans les mains et s’est rassis, à côté de moi. J’ai posé une main sur sa cuisse. J’ai hésité à le faire. Je n’étais pas à l’aise et j’ai senti que lui non plus, mais ça faisait du bien, ça nous faisait du bien à tous les deux alors je l’ai laissée là, sur sa cuisse, en attendant que ça passe, que la douleur sorte et que l’air soit de nouveau respirable. Voilà, en trente-cinq ans de vie commune, je me souviens de ça.
MATHIEU PALAIN.
« J’ai d’abord été journaliste à Libération, un peu de portraits, beaucoup de faits divers, avant d’intégrer la rédaction de la revue XXI, où j’ai passé six ans à partir en reportage pour des articles très longs... qui m’ont donné envie d’écrire encore plus long. Trois livres ont paru depuis que j’ai quitté la rédaction : Sale Gosse (L’Iconoclaste, 2019), Ne t’arrête pas de courir (L’Iconoclaste, 2021) et Nos pères, nos frères, nos amis (Les Arènes, 2023). Si tout va bien, il y en aura un quatrième en septembre prochain, aux éditions de L’Iconoclaste. »