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Tout sur ma mère

Par Lina Soualem

Publié le Mai 2026

À partir de photographies de famille, la réalisatrice Lina Soualem interroge sa mère l’actrice Hiam Abbass. Dans leur autobiographie à deux voix, l’histoire personnelle devient un prisme pour comprendre l’exil et l’histoire collective palestinienne.

Cet article est extrait du Numéro 13 de la revue Kometa.

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Chaque été, ma mère m’emmenait dans son village natal de Deir Hanna, en Galilée. Je suis la première femme de ma famille à être née hors de Palestine. Je porte en moi l’histoire de ma mère et celle de mes aïeules. Au-delà des liens intimes qui les unissent, elles partagent une même lutte: celle defemmes cherchant à exister pleinement et librement.

Leur combat prend une force particulière dans un contexte façonné par la guerre, l’occupation, l’exil et les déchirements. Les questions que je pose ici à ma mère dépassent la simple transmission de mère à fille. Notre discussion compose une mémoire palestinienne faite de lieux disparus, de vies bouleversées et de mémoire dispersée. Une histoiremarquée par la perte, mais aussi par la résistance.

En portant ces voix de femmes, je poursuis ce qu’elles ont commencé. La parole est une manière de survivre ; raconter, une façon de se libérer. Et de préserver les images de vies qui s’effacent.

Hiam Abbass

  • 1960 : Naissance en Galilée dans une famille palestinienne.
  • 2005 : Paradise Now, film du réalisateur Hany Abu-Assad, nommé aux Oscars.
  • 2012 : Réalisation d’un premier long métrage,Héritage, consacré aux fractures d’une famille palestinienne dispersée.
  • 2017 : Blade Runner 2049, de Denis Villeneuve.
  • 2020 : Gaza mon amour, des réalisateurs Arab et Tarzan Nasser.
  • 2018-2023 : Série Succession.
  • 2026 : Palestine 36, de la réalisatrice Annemarie Jacir.

Lina Soualem

  • 1990 : Naissance à Paris.
  • 2020 Réalisation du film documentaire Leur Algérie, consacré à l’exil et au silence de ses grands-parents algériens installés en France dans les années 1950.
  • 2023 : Réalisation de Bye Bye Tibériade, consacré aux femmes de sa famille maternelle en Palestine et au départ desa mère vers l’Europe.

Lina Soualem : Sur cette photo qui date de 1972, on voit tes parents, Saïd et Neemat, en voyage dans le Sinaï.

Hiam Abbass: Oui. Qu’est-ce qu’ils étaient beaux! Ils s’aimaient beaucoup. C’était la première fois qu’ils nous laissaient à la maison pour partir tous les deux en amoureux. La seule fois d’ailleurs. J’avais 12 ans. C’était quelque chose de les voir s’échapper comme ça pour vivre un moment de tendresse et d’amour. Je viens d’une grande famille de dix enfants.

Comment décrirais-tu tes parents ?

Mon père était fermé sur lui-même, mutique. Quand j’étais petite, j’y voyais une

forme de dureté. J’ai compris en grandissant que c’était plutôt de la timidité. Il était aussi serviable et généreux. Instituteur, comme ma mère, il était profondément attaché à sa patrie, sa terre, son identité. Il était aussi très libre, malgré son conservatisme apparent: il a fait l’effort de s’adapter à la génération de ses enfants. Surtout à moi. Au départ dans le rejet et le refus de mes choix, qui ne corres- pondaient pas à sa tradition palestinienne villageoise, il a fini par les accepter.

De quoi rêvait ton père pour toi ?

Quand j’ai eu mon bac, j’étais paniquée à l’idée de lui annoncer que je voulais faire de la photo. Grâce à une de mes sœurs aînées, Diana, j’ai pu échapper au destin de médecin ou d’avocate dont il rêvait pour moi. Un jour, elle m’a parlé d’une école de photographie à Haïfa. J’ai argumenté auprès de mon père jusqu’à ce qu’il accepte: «Je vais ouvrir un stu-dio et devenir photographe professionnelle, c’est un vrai métier...» En réalité, je n’avais pas l’intention d’ouvrir un studio. Ce que je vou-lais, c’était me rapprocher du monde de l’art. Ma vocation était ailleurs: je me rêvais actrice. Pour payer l’école, je sillonnais les villages deGalilée et photographiais les mariages palestiniens. Un jour, dans le bus, le voisin de mon père lui demande d’où il vient. Il répond: «Du village de Deir Hanna. » L’homme lui répond: «Tout le monde parle de cette fille de Deir Hanna qui fait des photos dans les mariages ! Apparemment, elle est aussi forte qu’un homme.» C’est ma mère qui m’a raconté ça, me rapportant que mon père était fier.

Et ta mère ?

C’était l’amour et la sécurité. Et pourtant, c’est à elle que je reprochais tout ce qui n’allait pas dans cette société villageoise, où la place et le destin de la femme étaient décidés par les hommes. Notre relation était compliquée, contradictoire. Tout se passait bien, sauf quand j’étais en conflit avec mon père : elle devenait glaciale, hermétique. Elle attendait la réaction de mon père pour prendre position. Et ça me mettait en colère. Je n’avais pas d’exemple de femme autour de moi qui ressemblait à ce que je rêvais d’être: une femme dans l’art. Ma mère était une femme-mère. Je ne connais pas grand-chose de sa vie de femme. À l’époque, on ne parlait pas avec nos mères de leur intimité. Elle s’est sacrifiée pour ses dix enfants – huit filles et deux garçons. Elle a malgré tout tenu à travailler. Elle s’était tellement battue pour devenir institutrice, malgré la guerre, malgré la Nakba 1. Et elle a réussi. Mais à un moment, elle a été obligée d’arrêter d’enseigner, sa famille nombreuse la fatiguait trop. C’est son plus grand regret, elle l’a écrit dans son journal intime.

Parle-moi de Deir Hanna, le village de Galilée où tu as grandi.

Deir Hanna est en haut d’une colline, entouré de montagnes. Petite, j’adorais ramasser les olives et balader les chèvres dans la nature. En grandissant, j’ai commencé à prendre des photos des lieux, de la nature, des changements de lumière, des reliefs... Mon village incarne surtout ma relation très forte avec mes sœurs et mes frères. Tout ce qu’on a vécu ensemble. C’est aussi là que mes deux parents se reposent, dans un cimetière face aux montagnes.

À quel âge as-tu commencé à écrire des poèmes ?

Au début, j’écrivais des choses enfantines. Puis j’ai commencé à lire de la poésie, des livres plus adultes, et j’ai développé mon phrasé et ma pensée. Entre 12 et 22 ans, j’ai écrit presque sans cesse. Sur des sensations. Le chagrin, l’amour, l’attachement à la terre. La notion de terre chez les Palestiniens est ancrée dans le sang. Toute mon enfance, j’ai cherché mon identité. J’ai pris conscience à l’adolescence que j’étais héritière d’une cause, et que cette cause resterait en moi, à jamais. J’ai compris d’où je venais, qui étaient mes parents, l’histoire de ma famille, ce qu’était la Palestine. Cette prise de conscience me donnait une mission.

À l’école, qu’est-ce qu’on t’a appris de l’histoire des Palestiniens ?

Rien. Nous étions tous des Palestiniens de Galilée, mais on ne parlait pas politique.

Comment as-tu appris, alors ?

Mes grands-mères m’ont raconté la guerre de 1948, qu’elles ont vécue. Et moi, j’ai vécu la guerre des Six Jours de 1967 et la guerre de Kippour de 1973. Quand tu nais dans la guerre, tu n’es pas un enfant comme les autres. Tu te poses des questions existentielles très tôt.

↑ « Quatre générations de femmes. Ma grand-mère, ma mère, moi et toi, bébé. Tu as un an et demi. C’est la toute première fois que je t’ai amenée de France à mon village, Deir Hanna, en 1991. »

Que s’est-il passé pour ta famille en 1948 ?

Ma grand-mère maternelle, Um Ali, m’a raconté comment, pendant la Nakba, les Britanniques sont arrivés à Tibériade en disant: «Les juifs ont déclaré la guerre aux Palestiniens » et en leur demandant de partir vite. Des camions passaient avec des mégaphones, qui clamaient en arabe cassé, avec un accent anglais : «Partez, partez, partez et vous pourrez revenir dès que la guerre sera terminée. » Ma famille a dû fuir à toute vitesse, avec quelques affaires. Ils ont marché vers le nord, traversant les montagnes de Galilée, s’approchant de la frontière avec le Liban, comme tout le monde. En plein exode, mon grand-père maternel, Hosni, a dit à ma grand-mère: «Je ne bougerai pas, on se cache ici, je ne veux pas quitter mon pays. » Ils ont dormi sous les arbres et le lendemain, ils ont rebroussé chemin et se sont réfugiés dans un village proche de Deir Hanna, à 30 kilomètres de Tibériade. Puis mon grand-père a disparu. Pendant deux mois. Ma grand-mère le croyait mort. En réalité, il était allé voir leur maison à Tibériade, en cachette. Lorsqu’il a compris qu’elle était prise par une famille juive et qu’il ne pourrait plus jamais y rentrer, il a perdu la tête. Il est mort de folie et de chagrin. Ma grand-mère s’est retrouvée avec neuf enfants à élever seule, sa machine à coudre comme seul moyen de survie.

Tes parents ne te parlaient pas de la Nakba ?

Non. Jamais. Pour eux, il ne fallait pas faire resurgir les douleurs du passé. Ils voulaient protéger notre génération, mais peut-être qu’ils se protégeaient eux-mêmes. Ça a été un déracinement et un déchirement terrible. En 1967 arrive la guerre des Six Jours... J’avais 6 ans. Cette guerre a été un cauchemar pour moi. Je ne comprenais rien.J’étais tout le temps collée à ma mère et lui demandais à chaque avion qui passait: «C’est quoi ? C’est qui ? Pourquoi ? » J’entendais des bombardements, les sons assourdissants d’avions qui te passent au-dessus de la tête, comme s’ils allaient t’écraser. La nuit était chargée d’angoisse. Je faisais beaucoup de cauchemars. On pouvait mourir à tout instant. Mon père avait peint les fenêtres de notre maison en bleu pour qu’on puisse rester à l’intérieur, lumière allumée, sans que les avions nous voient – pour ne pas être bombardés. Le bleu m’a protégée, c’est devenu ma couleur préférée.

Ça veut dire quoi, pour toi, être palestinienne ?

J’ai compris avec le temps qu’être palestinienne, c’est être le réceptacle de toutes les douleurs qui nous entourent, depuis l’enfance. Ma sensibilité s’est forgée dans la souffrance. Tout ce que je fais doit avoir un sens. Si l’art est mon métier, ce n’est pas juste pour me nourrir : il sert à déclamer certaines choses. Cette identité, de Palestinienne, de femme, m’engage à servir l’humanité.

“Mes parents voulaient protéger notre génération, mais peut-être qu’ils se protégeaient eux-mêmes.”

A retrouver en intégralite dans Kometa n°13