Par Sylwia Chutnik
Accès à l’avortement très restreint, égalité des genres bafouée, pensions alimentaires non payées : en Pologne, les droits des femmes sont menacés par des résistances tenaces et un conservatisme assumé. L’écrivaine et militante Sylwia Chutnik raconte les obstacles rencontrés dans ses luttes féministes, y compris à travers sa vie personnelle de mère queer.
Cet article est extrait du Numéro 11 de la revue Kometa.
Photographies de RAFAŁ MILACH
Le 22 octobre 2020, le Tribunal constitutionnel polonais interdit presque totalement l’avortement, qui reste seulement autorisé dans les cas de viol, d’inceste ou de danger pour la mère. Une décision qui a déclenché, d’abord à Varsovie puis dans tout le pays, les plus importantes manifestations depuis la chute du communisme. Dans son livre Strike (Delpire, 2021), Rafał Milach témoigne en images de ces manifestations qui ont coïncidé avec la période de pandémie de Covid-19. Il a ainsi immortalisé, comme en miroir, celles et ceux qui les ont suivies depuis leursfenêtres et leurs balcons. © Rafał Milach / Magnum Photos
Je vais vous parler un peu de moi. Ce n’est pas très classe, je sais, mais ça peut vous aider à comprendre les stratégies d’une femme progressiste et non croyante dans la Pologne d’aujourd’hui.
Il y a une expression répandue ici: Matka Polka. La « Mère polonaise ». Longtemps, j’ai cru qu’elle résumait un paradigme, le sacrifice romantique de la femme pour le bien de la nation au XIXe siècle : donner naissance à des soldats et servir « l’unité sociale fondamentale ». À ma grande surprise, quand j’ai à mon tour mis au monde un enfant, au début du XXIe siècle, j’ai découvert que j’avais les mêmes obligations envers la société que mes arrière-grands-mères.
Zéro besoin personnel et puérocentrisme au carré. Ma vie devait se confondre avec celle de mon fils comme les racines d’un bonsaï. Et j’avais le devoir de lui donner une éducation convenable. Il y a plus de vingt ans, un enfant non baptisé, athée et végétarien représentait un défi en Pologne, même dans une grande ville, et pas seulement pour la famille. D’autant que j’étais jeune et que personne ne me prenait au sérieux. J’ai vécu les premiers instants dans un état d’euphorie, mêlé à un sentiment d’échec matériel. Je passais presque tout mon temps avec mon bébé. J’allais en cours avec lui. J’ai soutenu mon mémoire de master avant son premier anniversaire. Je grappillais un peu d’argent en travaillant comme pierceuse le jour et DJ la nuit, ou en vendant mes livres et d’autres trucs sur la plate-forme en ligne Allegro. Je me battais pour être payée des articles publiés dans des revues sans intérêt. Tout ça m’abrutissait.
Alors j’ai pris les choses en main. J’ai créé une fondation, MaMa, dédiée aux mères et à la maternité. Ça ne rapportait rien, mais au moins j’avais un objectif et beaucoup de travail concret. Sans argent pour payer une nounou, je continuais d’emmener mon fils partout avec moi. J’étais comme un plasma à la recherche d’une forme. Je l’ai trouvée dans l’action. Sans gémir, sans attendre des jours meilleurs (alerte spoiler : ils n’arriveront jamais). Pour la première fois, je dirigeais une organisation, faisant la révolution à coups de factures, de classeurs et de salariés à temps plein.
“On est en 2006 et des voix commencent à s’élever en Pologne pour réclamer une nouvelle façon de penser la maternité.”Bleu poussette
Pourquoi une fondation dédiée à la maternité? En toute franchise, par colère, par rébellion et parce que je refusais ce statut des mères dans la société polonaise. Je voulais les libérer, les arracher au carcan de la femme qui souffre, porte des sacs de courses et accepte son sort avec humilité.
On est en 2006, mon fils a presque 3 ans et je pense changer le monde. À l’époque, ma maternité a des conséquences physiques : j’ai un gros bleu sur la cuisse à force de porter la poussette dans toutes sortes d’escaliers. Et même quand mon fils commence à se déplacer seul, je n’arrive pas à me débarrasser de cette tache violette, qui me rappelle les mois passés à traîner cette lourde poussette remplie de courses et de couches. Comme les autres mères. Comme ma mère et mes grands-mères. Je sens que je ne suis pas vouée à ce scénario. Que ce bleu n’est pas une composante inéluctable de la maternité. Juste le symbole de mon acceptation du statu quo.
« Mais tu comptes t’y prendre comment ? me demande une amie résignée. — J’en sais rien, je dis avec rage. Je vais les écraser avec ce foutu chariot, leur balancer des couches sales ou les obliger à porter mes sacs de courses. — Mais t’es en colère contre qui ? elle me demande encore, c’est qui, “ils” ? »
Je respire un bon coup, je réfléchis. Qui sont ces « ils » ? Le gouvernement, la mairie, les propriétaires de magasins sans rampe d’accès ? Le système, le patriarcat, tous les saints ? Je n’en sais rien, mais je me dis une chose : je fonde une association et ensemble on trouve les coupables. Et on se débrouille pour qu’aucune mère n’ait plus de bleus à force de porter les enfants. On est en 2006 et des voix commencent à s’élever en Pologne pour réclamer une nouvelle façon de penser la maternité. Des clubs de mères et d’autres initiatives voient le jour, pour remonter le moral des parents, les former en psychologie, les renseigner sur leurs droits. Les mères se mettent à fréquenter les cafés, les clubs, et plus seulement les aires de jeux. On commence à voir des enfants dans les galeries et les musées. Un moment d’émancipation pour ces « femmes au foyer » : enfin, elles cessent de croire qu’elles ne sont destinées qu’à élever les enfants et faire le ménage.
Lobbying maternel
On organise un happening dans le centre de Varsovie pour la journée de l’enfance, sur une place où il était presque impossible d’accéder aux arrêts de bus en poussette à cause d’interminables escaliers dans tous les sens, sans rampes d’accès ni ascenseurs. Il y a foule. On a même invité les journalistes. Notre campagne s’intitule « Oh, Mamma Mia !, les poussettes ne sont pas autorisées ici » et on a des centaines d’idées pour les actions suivantes.
On tenait à toucher des femmes en apparence différentes. Elles venaient de milieux divers, ne pensaient pas pareil mais toutes étaient confrontées aux mêmes défis. Qu’on vote à droite ou à gauche, notre enfant fait ses dents et a des coliques. Qu’on aille à l’église ou à la mosquée, on doit cheminer péniblement sur des trottoirs tordus, une montagne de vaisselle sale nous attend à la maison et on doit passer l’aspirateur. Tous les jours. L’intérêt n’était pas de partager nos expériences, mais de les mettre en commun.
Des mères ont commencé à s’adresser à nous. Elles nous racontaient des situations économiques difficiles, des problèmes au travail, dans le couple. Des juristes et des psychologues, toutes des mères en congé parental, nous ont contactées : elles avaient envie d’aider d’autres mères. Et c’est comme ça qu’on a créé un service de conseil gratuit. Karolina, grâce à notre accompagnement psychologique, a trouvé la force de changer de travail. En onze ans, des centaines d’histoires.
L’heure des mauvaises mères avait sonné. D’activistes de rue qui s’enchaînaient à la Diète (la chambre basse du Parlement), on est passées du côté de celles qui lissent – un temps – leurs dreads et recouvrent leurs piercings et tatouages pour négocier avec des politiques. On a fait du lobbying au Parlement – peu importait l’appartenance politique : on était prêtes à négocier avec le diable. On a réclamé plus de droits pour les jeunes parents dans le Code du travail, on a alerté sur des questions de sécurité dans l’espace public, on a réalisé des audits de quartier en poussette.
Maigres fruits de la pension
Anna est venue nous voir en pleine crise parce que son ex refusait de payer la pension alimentaire. Elle avait peur d’aller au tribunal, elle craignait qu’il se venge sur leur enfant. On a organisé une médiation, trouvé un compromis. Les pensions alimentaires, c’est notre autre combat. En Pologne, leur taux de versement est faible mais ça n’indigne pas grand monde. C’est drôle, les Polonais peuvent s’immiscer dans les sphères les plus intimes, mais quand ça les arrange: oh, c’est une affaire privée! Les violences domestiques : affaire privée. Les pensions alimentaires: affaire privée. Ne pas payer pour ses propres enfants est socialement accepté: ça me stupéfait.
J’ai été témoin des manœuvres les plus farfelues pour éviter de verser les pensions - heureusement, je n’ai pas eu ce genre de problèmes avec mon ex. En découvrant le vécu de mes copines et des femmes aidées par la fondation, j’en ai conclu que ce n’était pas qu’une question de dénuement mais carrément un trait national. Pure ruse: on prétend ne pas vouloir donner pour payer la coupe de cheveux de son ex-femme, tout en sachant que cet argent est pris à ses enfants, et on essaie de cacher sa faute, de tromper le tribunal, les huissiers, la famille et tous les saints par d’infinis stratagèmes. On transfère ses biens à un proche, on se met au chômage. Ou, moins raffiné: on ignore le jugement. Les dettes s’accumulent pendant des années ; certains ont plus de 100000 złotys (23500 euros) d’impayés et ne sont pas inquiétés. Le taux de recouvrement est infime. La majorité des débiteurs sont des hommes qui ne ressentent aucune honte.
Quand ça les arrange, ils exigent une répartition classique des rôles entre les sexes à la maison, et quand ça ne les arrange plus, ils ne l’appliquent pas. L’homme subvient aux besoins du foyer ? Ah ah! pas celui qui refuse de payer la pension alimentaire. Il n’habite plus le domicile conjugal, il peut le prouver devant le tribunal. Que cette femme aille voir autant d’avocats qu’elle veut avec ses factures. Parfois, les parents vivent encore ensemble mais toutes les factures sont payées par la femme. Et que fait l’entourage ? Rien. Comme pour les pensions alimentaires impayées, tout le monde regarde ailleurs. On ne s’en mêle pas, d’ailleurs en quoi ça nous concerne ? On laisse la femme se ressaisir. Après tout, c’est elle qui l’a choisi.
Queer tannée
Les mois, les années passent et la fondation se retrouve à court d’argent. On essuie nos premiers échecs. C’est notre côté anticonsumériste: on a envisagé les questions financières avec un peu trop d’insouciance. En 2017, fatiguées de courir après les subventions, on met fin à notre mission. Elle aura duré onze ans. Mais elle s’achève avec le sentiment du devoir accompli. On a réussi à imposer de nombreux sujets dans le débat public. Le plus important de tous : une mère est aussi un être humain. Pas une martyre, pas une servante de la famille et de la patrie. Le processus d’émancipation semble inéluctable.
Les minorités revendiquent de plus en plus l’égalité des droits. Mère queer moi-même, je le ressens depuis que je n’ai plus besoin d’expliquer qu’une femme avec un enfant peut être féministe, et même en couple avec une autre femme. J’ai fait mon coming-out en 2020: j’ai annoncé publiquement que j’étais une personne non hétéronormative.
Dans une interview à Replika, le seul magazine LGBTQIA+ en Pologne, j’ai déclaré que je suis une «mère polonaise lesbienne» et que les rumeurs sur mon hétérosexualité sont largement exagérées. Que j’en ai assez de définir ma psychosexualité car je ne sais pas comment l’appeler. Oui, j’ai le choix entre me dire bi, lesbienne, non binaire ou queer (et ainsi de suite). Mais la seule idée de me définir me donne envie de bâiller. J’ai été en couple avec des filles et des garçons. Puis, j’ai de nouveau eu une copine. J’ai un fils, un chien et je regarde des séries le soir, comme tout le monde. Et pourtant, je vis dans un pays où toute personne non hétérosexuelle subit toujours de la violence ou des discours de haine en raison de son identité. J’habite dans le pays le plus homophobe d’Europe ; ce n’est pas moi qui le dis, ce sont les chercheurs. J’habite aussi dans le dernier bastion où le catholicisme rêve de pouvoir. Où l’idéologie conservatrice s’accroche désespérément à des normes excessives et ignore tous les effets de l’émancipation. Et se heurte de plus en plus à sa propre impuissance.
En Pologne, l’avortement est interdit – sauf en cas de viol, d’inceste ou de danger pour la vie de la mère – selon un arrêt de la Cour constitutionnelle, rendu en novembre 2020. Des manifestations massives en faveur des droits reproductifs ont secoué le pays pendant que cet arrêt était discuté. On a appelé ces manifestations la « Grève des femmes ». Malgré la loi, des collectifs facilitent l’accès à l’avortement, procurent une aide essentielle. Ils font évoluer le débat et l’expérience de l’avortement.
En février 2018, lorsque le titre « L’avortement, c’est OK », en couverture du magazine Wysokie Obcasy (« Talons hauts », un supplément du quotidien progressiste Gazeta Wyborcza) a annoncé une interview du collectif Abortion Dream Team, cela avait déclenché des polémiques jusque dans le milieu féministe. En 2020, ce slogan suivi du numéro de téléphone du centre d’appels Aborcja Bez Granic (« Avortement sans frontières ») était scandé dans tout le pays. Pendant des mois, il y a eu des manifs presque tous les jours. La police arrêtait et intimidait des manifestants pacifiques, parfois avec violence.
Les médecins continuent d’être intimidés. Ou invoquent la clause de conscience pour refuser de pratiquer les rares avortements légaux, mais aussi des examens prénataux et des interventions pendant la grossesse. Le durcissement des lois antiavortement a semé la peur, mais il a révélé la détermination des femmes, aussi. De nombreuses initiatives nées pendant la Grève ont perduré. Comme la « clinique d’avortement » qui a ouvert en mars 2025 en plein centre de Varsovie, près du Parlement. Pas une vraie clinique, mais un lieu militant: on y donne des conseils, on pratique des tests de grossesse et on vend des produits militants, comme ces t-shirts avec le slogan « L’avortement est normal ». Les bénéfices servent à financer des avortements dans d’autrespays ou à fournir des pilules abortives gratuites.
Les médecins continuent d’être intimidés. Ou invoquent la clause de conscience pour refuser de pratiquer les rares avortements légaux, mais aussi des examens prénataux et des interventions pendant la grossesse. Le durcissement des lois antiavortement a semé la peur, mais il a révélé la détermination des femmes, aussi. De nombreuses initiatives nées pendant la Grève ont perduré. Comme la « clinique d’avortement » qui a ouvert en mars 2025 en plein centre de Varsovie, près du Parlement. Pas une vraie clinique, mais un lieu militant: on y donne des conseils, on pratique des tests de grossesse et on vend des produits militants, comme ces t-shirts avec le slogan « L’avortement est normal ». Les bénéfices servent à financer des avortements dans d’autrespays ou à fournir des pilules abortives gratuites.
Une empathie radicale
On s’en doute, un tel endroit suscite des protestations et de l’agressivité de la part d’organisations catholiques marginales, souvent sponsorisées par des fonds russes ou des organisations occidentales conservatrices. En 2020, Justyna Wydrzyńska, une des fondatrices de l’Abortion Dream Team, a aidé une femme enceinte qui disait être victime de violences domestiques à se procurer des pilules abortives. En mars 2023, elle a été condamnée à huit mois de travaux d’intérêt général.
Le slogan « C’est une guerre» et l’image de l’éclair rouge, symboles de la Grève des femmes, sont devenus les emblèmes de la révolte générationnelle contre la politique conservatrice et les structures patriarcales. Pour beaucoup de jeunes femmes et leurs alliées, la participation à ces manifestations a servi d’éveil politique et de découverte de sa capacité d’agir.
Quelques jours après avoir évoqué mon intimité dans l’interview à Replika, je suis allée à Amsterdam. Il y avait des drapeaux arc-en-ciel partout, de la mairie aux églises, et là, j’ai pris conscience que vivre en Pologne était comme rester dans une relation toxique. Avec le risque de subir de la violence en attendant que la situation change. Quand ? Eh bien, c’est l’incertitude de la victime, elle ne sait jamais de quelle humeur sera son agresseur. Difficile de vivre dans un pays avec des normes que l’on n’a pas choisies et sur lesquelles on n’a pas de prise. Les groupes conservateurs affirment que les questions de droits humains, dont les droits des personnes LGBTQIA+, sont des sujets mineurs. Il y aurait donc des problèmes plus importants que le bien-être humain ? En 2023, le parti d’opposition libérale, la Coalition civique, a gagné les élections parlementaires contre les ultraconservateurs de Droit et Justice (PiS). Le nouveau camp au pouvoir du Premier ministre Donald Tusk avait promis de changer immédiatement certaines lois, de libéraliser celle sur l’avortement et d’autoriser le partenariat civil. Aucune de ces promesses n’a été tenue.
J’ai l’impression que la Pologne est imprégnée de haine envers tout ce qui s’écarte de la vision traditionaliste. Le président élu en 2025, l’historien ultranationaliste Karol Nawrocki, candidat du PiS, incarne cet attachement aux miasmes conservateurs. Ils n’ont pas grand-chose à voir avec la réalité de la société mais collent parfaitement avec la vision romantique de la « patrie élue ». La question est: « élue » par qui et dans quel but ?
Maintenant, mon fils est adulte (et toujours athée) et j’ai depuis longtemps gagné mon indépendance financière – ainsi qu’un niveau élevé d’indifférence à l’égard de ceux qui ont un problème avec moi. Je saurai trouver ma place dans ce que nos dirigeants nous ont à nouveau préparé. Mais je m’inquiète pour les jeunes filles qui entrent dans l’âge adulte. S’il leur arrive un pépin ou si elles veulent épouser la personne qu’elles aiment, elles ne peuvent pas compter sur leur pays.
Le travail à la Fondation MaMa m’a appris à sceller des alliances politiques et sociales atypiques. Il m’a enseigné l’ouverture et quelque chose qu’on pourrait appeler l’empathie radicale. Il ne s’agit pas tant de comprendre les choix de vie des gens, ni même de les tolérer, mais de faire l’effort de ne pas juger avant d’aider. Ça enseigne l’humilité, éloigne du dualisme gauche-droite et des antagonismes attisés sur les réseaux sociaux, toujours plus profonds. La frustration de ne pas pouvoir toujours changer les choses et mon désaccord avec la manière dont on traite les minorités dans mon pays me donnent la force de continuer mon travail, d’écrivaine et de militante.
Sylwia Chutnik
Traduit du polonais par Katia Vandenborre