Par Rami Abou Jamous
Dans La vie est belle, le film italien de Roberto Benigni, le père fait tout pour empêcher son fils de voir l’horreur des camps de la mort. À Gaza, aujourd’hui, le journaliste Rami Abou Jamous crée une bulle autour de son fils de 3 ans, Walid, pour le protéger des traumatismes de la guerre et d’un désir de vengeance. On applaudit les bombardements, les drones ressemblent à des oiseaux et la tente dans laquelle on se réfugie est rebaptisée « Villa de la Dignité ».
Cet article est extrait du Numéro 9 de la revue Kometa.
Photographies de SAKIR KHADER
Photographe palestinien établi aux Pays-Bas, Sakir Khader documente les liens entre vie et mort, deuil et résilience, perte et enfance qui coexistent dans les zones de conflit, notamment au Moyen-Orient. Dans sa première exposition depuis qu’il a rejoint l’agence Magnum en 2024, intitulée « I Have No More Earth to Lose » (« Je n’ai plus de terre à perdre ») – une phrase empruntée à Mahmoud Darwich –, il scrute la capacité des habitants de Jénine et de Naplouse, en Cisjordanie, à construire leur vie dans un contexte de déplacement. Par ses photos il interroge : « À quoi ressemble le fait de grandir en Palestine ? Comment vivre au milieu de la violence, de la peur et de l’oppression ? À quoi ressemble l’avenir lorsque le passé a été violemment vidé de ses possibilités ? »
16 janvier
C’est une journée interminable. Depuis hier, l’accord de cessez-le-feu a été annoncé. Dans soixante-douze heures, la guerre devrait être terminée. Le 19 janvier prochain, le « gazacide » devrait prendre fin. J’enchaîne des directs depuis 7 heures du matin: France Info, les télés suisses, canadiennes, France 24, mais aussi pour des journaux de presse écrite et des radios. Submergé de travail, je prends la route plus tard que d’habitude, vers 18 h 30. Il fait déjà nuit, et comme il n’y a pas d’électricité, je suis dans l’obscurité.
À peine sorti du bureau, mon téléphone sonne. C’est Sabah. « Nous avons reçu une alerte, il faut évacuer le terrain. L’armée israélienne a appelé l’un des habitants du camp de fortune collé au nôtre. Ils lui ont demandé d’avertir tout le monde, il faut que nous partions.
— Est-ce que tu en es sûre? Quelqu’un a assisté à l’appel ?
— Oui, le voisin de la tente d’à côté a tout entendu, il y a des témoins.
— OK! Prends les enfants et pars avec Hassoun et sa famille.
— Walid dort.
— Réveille-le et allez-vous-en. »
Souvent, la rumeur d’un bombardement imminent provoque des mouvements de foule irrationnels. Les gens fuient un lieu sans savoir si l’explosion visera bien cet endroit-là. Le bouche-à-oreille déforme l’appel initial de l’armée israélienne qui indiquait pourtant un lieu précis à évacuer. Mais cette fois-ci, il faut se dépêcher.
Mon cœur bat de plus en plus vite. Je mets un temps fou à trouver une bétaillère. Celle que je croise est pleine à craquer, mais peu importe. Je m’accroche à l’arrière et manque de tomber à chaque secousse. Il faut que j’arrive le plus vite possible. J’appelle Sabah plusieurs fois pendant le trajet :
« Vous êtes où ?
— Nous nous sommes éloignés de la Villa, nous sommes sous une bâche à côté d’un point de premier secours du camp de Korbane, près du nôtre.
— J’arrive.»
Je suis terrifié pour Sabah et les enfants. Je ne veux pas que l’explosion ait lieu en mon absence. Je sais qu’au moment de la détonation tout le monde va hurler de panique, je veux être avec eux pour les rassurer. Au fond, je crains surtout de ne pas être à leurs côtés s’il leur arrive malheur. Je ne veux pas les perdre, je veux mourir avec eux. Nous devons partager le même destin. Je suis enfin auprès de ma famille après un trajet particulièrement long, le conducteur avait beaucoup de monde à déposer sur la route. L’heure qui vient de s’écouler m’a semblé en durer trois. Je cours prendre Walid dans mes bras. Il somnole, ses mains sont gelées, malgré la couverture à carreaux beige et marron dans laquelle sa mère l’a enroulé. Déjà chez nous, à l’appartement, il ne voulait dormir qu’avec celle-ci. Il l’a depuis sa naissance, en Jordanie ; elle a voyagé avec nous à Gaza Ville, puis à Rafah, puis à Deir el-Balah, c’est un peu son doudou. Nous nous réfugions dans un petit boui-boui, sorte de cafétéria improvisée. Le propriétaire des lieux nous autorise à nous y installer, avec nos voisins, les huit familles avec qui nous partageons notre terrain de la Villa.
« À 4 ans, Walid commence à se réveiller de l’univers parallèle dans lequel j’avais essayé de le faire vivre. Quand des amis viennent chez nous, il entend les mots “guerre”, “tués”, “massacres”. Il demande : “qu’est-ce que ça veut dire, papa?” »Le camp de Korbane grouille de monde : partout, des enfants en pyjama, des femmes qui ont enfilé leur tenue de prière à la hâte pour ne pas être vues en tenue de nuit. Et chacun porte sa valisette ou son sac de secours, qui contient, comme le nôtre, les affaires essentielles. Tout le monde erre sans savoir quoi faire, téléphone à la main à l’affût de la moindre information, effrayé à l’idée de ne pas être assez loin du lieu de l’explosion.
J’essaie d’alléger l’ambiance : « Ne vous en faites pas, nous allons seulement entendre un gros boum. Aucun danger, restez calme. » Soudain, le ciel, jusqu’ici noir, se teinte de rouge et d’orange. Le sol tremble. Un son assourdissant. Une lumière éblouissante.
« Applaudis, Dido! Le feu d’artifice ! » Mais Walid n’applaudit pas. Les gens autour de nous se mettent à hurler, les enfants pleurent. Nous entendons des débris tomber. Quelques secondes après, une deuxième explosion. Le sol tremble à nouveau. Anas prend peur et, dans la panique, suit la foule qui part en courant, malgré les consignes de calme que j’avais données. Heureusement Sabah le rattrape vite et le ramène près de nous.
« Applaudis, Dido ! C’est encore un feu d’artifice ! » Walid n’applaudit toujours pas. Il ne sourit pas comme d’habitude quand je lui parle de feu d’artifice, il ne tape pas dans ses petites mains. Je vois défiler les quatorze derniers mois.
Quatorze mois durant lesquels j’ai fait le clown, quatorze mois durant lesquels j’ai transformé la réalité qui nous entoure pour préserver Walid dans un monde parallèle. Quatorze mois durant lesquels j’ai menti: les drones devenus des « oiseaux », les F16 transformés en « beaux avions », les largages d’aide humanitaire étaient des « parachutes amusants », les bombes « fêtaient » les anniversaires. Ce tableau sombre de notre quotidien que j’ai coloré pour lui est détruit en un fragment de seconde, à quelques heures du cessez-le-feu.
La page de l’innocence est-elle tournée ? Ai-je échoué ? Est-il traumatisé ? Cet épisode de notre vie laissera-t‐il des traces ? Une grande partie de nos proches ont déjà vu les conséquences de la peur et du choc apparaître sur leurs enfants. La petite fille de 5 ans de mon ami Allam est devenue diabétique après un bombardement à côté de chez eux. La jeune Mervat, qui jusqu’à présent était propre, est désormais incontinente à cause du stress. Khaled, 4 ans, s’est mis à bégayer. Nous avons même un ami dont le fils se gifle dès qu’il a peur J’essaie de me ressaisir et je chante une chanson.
Le temps passe et Walid finit par s’endormir dans mes bras. À 22 heures, nous décidons de rentrer. Nous retrouvons la Villa déchirée en plein cœur. Notre coin cuisine sans bâches, les conserves et notre réserve de farine au sol, les toilettes détruites. Il y a de la boue partout. L’explosion a creusé un immense cratère dont la terre s’est répandue chez nous. Les garçons sont tétanisés.
Nous fixons un balai au centre de la Villa pour faire office de poutre, il faut qu’elle tienne debout au moins cette nuit. Nous nous installons à l’intérieur pour dîner, pour montrer aux enfants que tout va bien, les rassurer : notre routine n’a pas changé. Je taquine Anas sur sa fuite, pour faire redescendre la tension.
Je suis inquiet de la réaction qu’aura Walid à son réveil. Je demande à Sabah et à ses demi-frères de me rejoindre dans un dernier mensonge : nous ferons croire au petit que les dégâts sont liés à un orage. Nous n’évoquerons plus le bombardement.
Walid émerge à 5 h 30: « Regarde papa, c’est cassé !
— Oui Dido, c’est la pluie! »
Il court chercher sa maman pour lui montrer les toilettes cassées à cause de la pluie. Enfin, son rire résonne à nouveau. Il trouve tout cela très drôle.
20 juin
Walid aura bientôt 4 ans. Quand nous sommes rentrés chez nous, en janvier, après plus d’un an dans un minuscule appartement, puis sous une tente, il a découvert un univers inconnu, même si on lui avait montré des photos. Des écrans de télé, un réfrigérateur : « C’est quoi ? » Son lit : « Alors on va pas dormir par terre ? » Et surtout un grand miroir, où il a vu son reflet pour la première fois. Il se touchait les cheveux, il inspectait des pieds à la tête ce petit garçon inconnu. « C’est qui ? C’est Walid? » Il a enfin pu jouer avec la moto et la voiture électriques qu’ils avait vues sur l’écran de mon téléphone.
Mais il n’y avait pas de courant pour les faire fonctionner. Ni pour la télé, ni pour le frigo. Je n’ai pas pu lui montrer à quoi servaient ces instruments. Il n’avait jamais vu de baignoire, ni de douche – pour lui, c’était un seau avec un tuyau. Mais il a fallu lui dire qu’il n’y avait pas d’eau. Il vit désormais dans un monde moderne en panne.
À 4 ans, Walid commence à se réveiller de l’univers parallèle, dans lequel j’avais essayé de le faire vivre. Quand des amis viennent chez nous, il entend les mots « guerre », « tués », « massacres ». Il demande: « Qu’est-ce que ça veut dire, Papa ? » Et j’ai du mal à trouver les réponses. Maintenant il sait. Il sait qu’il y a un grand danger. Une fois, pendant un bombardement, il m’a dit : « Papa, j’ai peur. » Une autre fois, il a voulu appeler la police au téléphone : « Je veux qu’ils arrêtent les feux d’artifice. » Il ne les applaudit plus. Il a compris qu’ils étaient dangereux. Il est aussi en train de comprendre que les drones ne sont pas là pour jouer avec les oiseaux.
J’ai aussi du mal à lui expliquer pourquoi on ne peut pas manger de fruits ni toutes les bonnes choses qu’il voit sur YouTube, seulement du pain, des lentilles, des boîtes de conserve et parfois du riz.
Je fais tout pour que Walid conserve une vie d’enfant. Quand il y a une connexion, il regarde des vidéos de dessins animés. Nous allons parfois à la plage (même si ce ne sont pas tout à fait des moments de joie pure à jouer dans l’eau, puisque les F16, les drones sont toujours au-dessus de nous, et qu’on risque toujours de se faire tirer dessus par les Israéliens). Il joue à cache-cache en bas de l’immeuble avec ses amis. Il insiste pour aider sa maman à faire la cuisine, et son papa à monter l’eau jusqu’au neuvième étage, avec son propre jerrycan de cinq litres, quand passe le camion-citerne qui vend de l’eau soi-disant potable.
À 4 ans, on commence à emmagasiner des souvenirs. Je voudrais que, plus tard, il se rappelle surtout ces bons moments.
Depuis quatre mois, Walid a un petit frère qui s’appelle Ramzi. J’espère que je n’aurai pas à inventer pour lui un nouvel univers parallèle. Que quand il atteindra comme Walid l’âge de comprendre le monde qui l’entoure, ce « gazacide », ce « palestinocide », ce génocide que nous sommes en train de vivre aura pris fin. Et que les enfants de Gaza auront un avenir, dans lequel ils seront fiers de reconstruire la Palestine.
Rami Abou Jamous