Par Vincent Munier
Publié le 4 Novembre 2025
Observer sans déranger. Attendre sans dominer. Depuis trente ans, Vincent Munier, photographe animalier, cinéaste contemplatif, arpente les confins du monde pour capter le regard d’animaux menacés d’extinction. Dans son nouveau film, Le Chant des forêts (en salle le 17 décembre), il interroge le lien entre nature, héritage et disparition, et nous rappelle que l’altérité la plus radicale n’est pas humaine, mais animale.
Cet article est extrait du Numéro 10 de la revue Kometa.
Votre film, qui sort en décembre, s’intitule Le Chant des forêts. Quelle forêt vous appelle ?
Mon camp de base, mon milieu naturel, mon amour de jeunesse que je n’ai jamais réussi à quitter, ce sont les Vosges, autour de Charmes. On habitait une petite ville d’une vallée de l’Est, relativement sinistrée, avec pas mal de chômage, dans une maison modeste, entre une voie ferrée et une friche industrielle : ce n’était pas un décor de rêve. Pourtant, dès qu’on passait la dernière usine, il y avait mille hectares de forêt, accessibles en trois coups de pédale. Et pour moi, c’était l’infini.
À la maison, la nature n’était pas une abstraction ?
Mon père, prof en lycée technique, naturaliste amateur et autodidacte, était un écologiste de la première heure, genre bottes, parka kaki, jumelles autour du cou. Un de ces militants entomologistes, mycologues, ornithologues – qui se battaient contre la pollution, l’arrachage des haies, les pluies acides, les stations de ski… Il avait appelé mon frère aîné Sylvain, « sylve », comme la forêt, croyant que ce serait lui qui le suivrait, mais c’est moi, le petit dernier, qui me suis accroché. Sûrement pour lui prouver quelque chose. Je ne foutais rien à l’école, mais j’écoutais toutes ses histoires. Il m’a transmis un amour silencieux et total du vivant. Il avait ce double regard : montrer la beauté, alerter.
Le grand tétras est au cœur du Chant des forêts. C’est votre père qui vous a initié à cet oiseau ?
Oui, il était possédé par ce grand oiseau rare, farouche, presque préhistorique. Le jour de mes 10 ans, il m’a laissé seul sous un sapin, en pleine saison des parades. Il est parti à 500 mètres, peut-être un kilomètre. Je suis resté là toute la nuit. C’est pas rien quand t’es gosse. Mais c’était la seule manière de le voir. Il arrive au crépuscule, chante au petit matin. Tu n’oses pas bouger, tu te dis qu’il va sentir ta présence… C’est hyperpuissant. Après ça, chaque printemps, je passais dix ou quinze nuits seul à essayer de l’observer. À l’époque, on trouvait encore 200 ou 300 oiseaux dans les Vosges. Aujourd’hui, il a pratiquement disparu.
Que s’est-il passé ?
En 2023-2024, d’après les comptages, il ne restait plus que trois femelles isolées dans tout le massif, et aucun mâle – donc extinction locale. Dans les Pyrénées, en dix ans, on a perdu la moitié de la population. Ce n’est pas la nature qui fait son œuvre : c’est nous. Fragmentation des forêts, sylviculture intensive, tourisme de masse, et surtout, dérèglement climatique… Autant de pressions qui affaiblissent le grand tétras.
Vous êtes critique sur les tentatives de réintroduction.
C’est typique de notre époque : on fabrique du sauvage au lieu de le préserver. Le grand tétras a disparu parce qu’on a détruit ses conditions de survie. Et maintenant, on le relâche, artificiellement, pour se donner bonne conscience. On le suit à la trace, on le munit de balises, on le filme… Ce n’est pas du sauvage, c’est du pilotage. Un grand déni collectif. Le relâcher, c’est le condamner une deuxième fois, car les conditions pour lui ne sont plus favorables dans les Vosges. Nous pourrions continuer à travailler sur la qualité de son habitat et de sa quiétude, mais il a besoin d’hivers froids, et nous n’en avons plus.
La réintroduction, cela ne fonctionne pour aucune bête ?
Réintroduire, cela signifie que l’on n’a pas réussi à anticiper. C’est le signe de notre échec. Toutefois, quand les conditions sont favorables à l’espèce, ça fonctionne : en France, on a l’exemple du castor fiber, du vautour fauve, du gypaète barbu, du lynx boréal, de l’ours brun…
Quel est votre animal préféré ?
J’ai un faible pour la grue. J’aime son chant, son vol, ses voyages migratoires, sa silhouette de grand voilier. Quand j’étais enfant, elles volaient la nuit, on aurait dit un concert de grenouilles sur le toit. J’ai suivi leur trajet, de la Scandinavie à l’Espagne. Mon premier livre, Le Ballet des grues, porte sur elles. Ensuite, je suis allé au Japon voir leurs cousines. Trois mois à Hokkaidô, seul, sans parler la langue. Souvent, je rêve mes photos. J’aurais aimé être peintre. Mais là-bas, au Japon, j’ai approché ce que j’avais imaginé. En vol, elles mesurent plus de deux mètres d’envergure. Des planeurs. Des géantes. La grâce à l’état pur.
Comment est née votre vocation ?
Mon père, photographe amateur, m’a mis très tôt un appareil entre les mains, en disant : « Tu peux photographier, mais d’abord, apprends à observer. Sois à la hauteur de ce que tu regardes. » Un jour, à 12 ans, je me suis allongé dans l’herbe sous un filet de camouflage. Un chevreuil est passé tout près. J’ai tremblé. J’avais un vieux fusil photographique allemand, avec mise au point par la poignée. J’ai pris ma première photo animalière. Floue, moche, mais j’ai su. Ce serait ça : me rendre invisible, pour faire apparaître le sauvage. Ça m’a sauvé. J’ai raté trois fois le bac, la faute aux affûts. Mais j’avais trouvé ma voie.
Et comment en avez-vous fait un métier ?
Je faisais les vendanges, je taillais des arbres, j’étais maçon, pour payer mes pellicules. Puis j’ai été photographe pour L’Est républicain. Accidents, chiens écrasés… J’ai appris sur le terrain. J’étais timide. En 1999, j’ai osé envoyer mes photos à la BBC, pour le concours Wildlife Photographer of the Year. J’ai gagné trois années de suite, 2000, 2001, 2002. La dernière, j’ai reçu le prix du meilleur jeune photographe. En smoking à Londres… Pour un gamin des Vosges, c’était irréel. J’ai quitté mon job. Je me suis lancé. Pas facile au début. Mais je voulais rester libre. Aujourd’hui, j’ai ma maison d’édition, Kobalann – en langue évène, parlée en Sibérie, ça veut dire « ours brun », l’incarnation pour moi de l’animal indompté –, je produis mes livres, mes films. Ce luxe-là, je ne veux pas le perdre.
Le loup blanc, la panthère des neiges, le renard polaire, la chouette laponne, le harfang des neiges… Pourquoi partir photographier des animaux sauvages qui ne résident que dans des terres éloignées ?
Je ne cesserai jamais de filmer et photographier les animaux qui entourent ma maison dans la forêt des Vosges : les petites mésanges, la chouette hulotte, le hibou moyen-duc, le renard roux, la martre, l’écureuil, le cerf élaphe… Mais c’est vrai que je suis parfois pris d’un élan vers les grands espaces, où je vais chercher des espèces un peu phares, emblématiques. Le loup blanc m’a donné envie d’aller en Arctique, la panthère des neiges, au Tibet, les manchots, en Antarctique… Ces quêtes sont des prétextes pour m’enfuir vers le sauvage. Je me sens serein, apaisé, dans une nature qui n’est pas touchée par l’homme. On a l’impression que tout est à sa place. C’est un mélange d’aventure engagée, de quête naturaliste et artistique. Et une manière de témoigner de projets de conservation in situ.
Pourquoi cette attirance pour le froid, le blanc, le gel ?
J’adore la neige. Mon père m’emmenait dans le blizzard photographier les chamois. Il y a une forme d’épure dans le blanc. Ne subsiste que l’essentiel. Le froid extrême, le vent, les éléments te rappellent que tu n’es rien. Je souris dans les tempêtes. C’est un bonheur brut. Et parfois, ce que je photographie, ce sont des adieux. Des apparitions en voie de disparition.
Comme la panthère des neiges ?
Elle vit sur les hauts plateaux arides, rocailleux, escarpés, souvent enneigés, entre 2 500 et 5 500 mètres d’altitude, à cheval entre Népal, Inde, Chine, Pakistan, Mongolie, Russie… C’est la reine du camouflage. Un peu comme un fluide, elle s’évapore, se confond avec les pierres, de manière complètement diabolique. Les bergers eux-mêmes ont du mal à la voir. Elle est presque un mythe. Ça faisait des années que j’en rêvais. Il n’en resterait que 5 000, peut-être un peu plus. J’ai lu tout ce que je trouvais sur elle, notamment les écrits de George Schaller, un mammalogiste américain, l’un des premiers à l’avoir vue et photographiée au Pakistan. J’ai contacté des biologistes, des pisteurs, des scientifiques tibétains. On a croisé des données, des observations, des zones de passage. Préparer un voyage, c’est à la fois très technique et très instinctif. Il faut penser au matériel, au froid, à l’altitude, aux risques. Il faut connaître l’animal, son rythme, ses besoins, ses territoires. Tellement excitant.
Et accepter d’échouer ?
Oui, on peut faire tout ce chemin pour rien ! J’ai réalisé trois voyages d’un mois où je n’ai vu que des traces. Mais parfois, on est récompensé. La panthère, c’est elle qui m’a vu, bien avant moi. Elle s’est approchée. Elle s’est assise. Elle m’a regardé. Elle m’a laissé la photographier. C’était… une apparition. Une forme de grâce. Un cadeau. Pas un trophée. Quelques minutes seulement. « Le sauvage, c’est ce qui vous regarde quand vous vous croyez seul », a dit Sylvain Tesson, qui était à mes côtés. La panthère, c’est exactement ça. Elle vous regarde – et vous ne le savez même pas.
Il n’y a qu’une seule image prise par vous dans le livre de Sylvain Tesson. C’est un rapace qu’on voit, et pourtant…
Là encore, c’est la panthère qui a gagné ! Tôt le matin je l’aperçois se couler dans un amphithéâtre de rocailles, puis s’évanouir. Et plus rien. La journée à scruter les rochers, toujours rien. Un faucon vient se poser, je le photographie. Deux mois après, je regarde cette image de l’oiseau sur mon écran d’ordinateur et je vois, juste derrière lui, les yeux de la panthère, le long de la paroi, qui m’observent. J’en ai eu la chair de poule. Elle était encore là. Une fois de plus, ça montre à quel point on a tendance à vouloir jouer les dominants, à vouloir tout maîtriser. Mais au Tibet, c’est elle qui règne. Ce sentiment d’humilité fait du bien.
À propos de ce voyage au Tibet, Sylvain Tesson a écrit : « Ce n’était pas seulement la panthère qu’on traquait, c’était aussi le droit de rester là, sans être vu, sans être renvoyé. » Est-ce que le politique entre en collision avec votre quête du sauvage ?
Oui, de plus en plus. On croit que les animaux vivent loin du tumulte des hommes, mais ils sont pris dans nos frontières, nos guerres, nos logiques de contrôle. Les territoires que j’essaie d’atteindre sont souvent surveillés, militarisés, fermés. Le Tibet est un bon exemple. Officiellement, tu peux t’y rendre, mais dans les faits tout est sous contrôle chinois. Il faut des autorisations presque impossibles à obtenir, les zones sensibles sont interdites, et les fixeurs locaux risquent gros. Pour le tournage de La Panthère des neiges, on a dû ruser, passer par des contacts tibétains, rester discrets. Le moindre drone aurait suffi à nous faire expulser. Pour l’approcher, il faut d’abord traverser une frontière politique. Ce n’est pas un désert en altitude : c’est un territoire verrouillé.
C’est aussi le cas du Grand Nord canadien, royaume des « fantômes de la toundra »…
L’Arctique est un terrain de tension entre les grandes puissances. Il y a des bases militaires, des vols surveillés, des intérêts miniers, du pétrole. Et ce territoire, autrefois oublié, devient convoité à mesure que la glace fond. Les loups blancs, eux, vivent là depuis toujours. Certains n’ont jamais vu d’humains. Ce sont les Inuits qui les appellent « fantômes de la toundra ». Mais leur monde est en train de changer. Pas seulement à cause du climat, mais en raison des enjeux politiques qui se tendent autour d’eux.
Comment vous adaptez-vous aux conditions extrêmes dans ces contrées ?
Sur l’île d’Ellesmere, si tu te blesses, il n’y a personne. Juste toi, le vent et la glace. Je pars avec une balise satellite, mais s’il se passe quelque chose, les secours peuvent mettre deux à trois jours pour venir – si la météo le permet. Une tempête, et c’est fini. Je tire un traîneau, qu’on appelle une pulka, avec un peu plus de 100 kilos de matériel : nourriture en poudre, duvet, tente, réchaud, panneaux solaires… Je dors dans une tente adaptée au grand froid, avec un sac de couchage pour - 50 °C, un matelas isolant, une peau de renne, mon appareil et mes batteries contre moi. J’ai appris à dormir par tranches de trois-quatre heures, pour ne pas être gelé. Pour me réchauffer, je chante, je danse. Je marche seul, au milieu de ce blanc infini, et parfois je dors en marchant. Je dois avoir l’air d’un fou. Un fou heureux !
À ces températures, quel animal peut-on voir ?
On peut marcher des jours sans rien voir et d’un coup tomber sur des centaines de lièvres arctiques. Ils n’ont pas peur, ils n’ont jamais été chassés, je peux presque les caresser. Ce sont des moments d’une force incroyable. Pareil avec des petits renards polaires qui viennent la nuit ronger les fils de ma tente. Et l’ours polaire. J’en ai déjà observé au loin, longeant les côtes à la recherche de phoques, sur la banquise. J’essaie alors de rester dans les terres pour éviter sa rencontre parce qu’après c’est lui ou moi : j’ai un fusil avec des balles en caoutchouc, puis des vraies balles, mais ce serait un immense drame pour moi que de devoir tuer un ours polaire.
Et les loups, vous ne les avez pas vus tout de suite…
Non. J’ai fait trois voyages de plusieurs semaines sans en voir un seul. Et puis, en 2013, une meute a surgi. Neuf loups blancs, curieux, sans peur. Ils sont restés une heure avec moi, puis ont disparu dans la brume. On était à 400 kilomètres du premier village inuit et j’étais probablement le premier humain qu’ils voyaient. Deux jours avant mon départ, j’entends un craquement sur la banquise. Je crois tout d’abord qu’il s’agit d’un ours polaire, je regarde à travers la petite lucarne de ma tente : un loup solitaire. Peut-être évincé de la meute. Il m’a suivi. Il apparaissait, disparaissait. Quand il plantait ses yeux dans les miens, je n’étais plus vraiment un humain.
Seul face à une meute, c’est du courage, de la folie ?
Les loups n’attaquent pas l’humain, ou de manière extrêmement rare. Mais nos peurs et nos contes pour enfants nous trompent. Combien d’hommes politiques pensent encore aujourd’hui que le loup a été réintroduit, alors qu’il est revenu en France naturellement depuis l’Italie ? Les explorateurs, comme le Norvégien Otto Neumann Sverdrup (1854-1930), qui a cartographié de vastes portions de l’Extrême-Arctique, les voyaient comme une menace. Ils tiraient. Moi, je me suis couché dans la neige pour prendre des photos. L’un d’eux a attrapé mon pantalon lorsque j’étais au sol, comme un chiot qui joue. C’était irréel. Je me redressais alors pour montrer que j’étais vaillant, pas une proie blessée.
Vous aimez être une proie ?
J’ai la sensation qu’on a besoin de se faire chahuter. Par des prédateurs, un virus, ou des tempêtes. Redevenir vulnérable aide à enlever nos œillères, à sortir de notre cécité. La peur est un guide. Quand je sens un ours tout près, quand un sanglier surgit dans le brouillard, je redeviens vivant. Dans notre monde aseptisé, on oublie que la peur est saine. Elle nous relie au réel. Elle nous oblige à écouter. À ne pas tout contrôler.
Est-ce que vous vous sentez parfois prédateur ?
Pour moi, faire des photos, ce n’est pas chasser, mais je suis conscient d’une part de prédation : celle de l’attention et de l’image. J’ai toujours senti, surtout au début, lors de mes premiers affûts, que j’étais un peu un prédateur : je rentrais dans l’intimité du vivant avec mes jumelles, sous un filet de camouflage, et souvent je provoquais l’irruption d’un animal dans un lieu qu’il croyait vide. Cela a évolué, mais le sentiment demeure. Il me questionne souvent, en particulier quand je prends des photos en Afrique, où je me sens moins à ma place. Peut-être par manque de repères ou à cause des clichés coloniaux que charrie encore l’imaginaire animalier africain. Il y a aussi quelque chose de tordu dans le modèle des réserves fermées, accessibles surtout aux touristes riches. Ce sont elles qui permettent, c’est vrai, de préserver les espèces. Mais en dehors de ces bulles protégées, c’est la catastrophe : braconnage, déforestation, surpêche. Comme si l’on mettait sous cloche ce qu’on n’arrive plus à faire coexister avec l’humain. Ça me met mal à l’aise.
Votre technique préférée, c’est l’affût. Pourquoi ?
Concrètement, il existe deux modes d’affût : l’approche et l’attente. L’approche, j’aime moins, ça dérange souvent l’animal. L’attente, c’est tout un art. Tu repères les traces, tu lis les indices, tu t’installes parfois des jours ou des semaines à l’avance pour ne pas alerter. Il y a un côté ludique. Quand t’es gamin, tu construis des cabanes, tu te caches. C’est une microaventure ! Tes sens sont en éveil, impossible de lire ou d’écouter de la musique. Aujourd’hui, j’y trouve toujours autant de plaisir : je fais des affûts flottants, dans les arbres, je bricole des cachettes, je me fonds dans le décor, je deviens mousse, lichen ou rocher.
C’est une autre forme de présence au monde ?
J’admire énormément l’artiste et naturaliste suisse Robert Hainard. Il me touche profondément. Dans ses gravures, d’une puissance folle, on sent qu’il a vu ce que peu de gens voient. Il se fondait dans le paysage, seul, à l’affût, des mois durant, pour contempler les bêtes sans les déranger. Je me reconnais là-dedans. Je ne nomme pas les animaux, je n’ai pas besoin de les apprivoiser. Je laisse les bêtes venir à moi – ou pas. J’ai mis une dizaine d’années à réussir à voir le lynx, chez moi, dans les Vosges. En février-mars, durant la saison des amours, il feule la nuit, très fort, pour essayer d’appeler la femelle. Dix ans pour le voir ! L’affût, c’est aussi une école du doute. Tu apprends à penser comme l’animal. Où marquerait-il son territoire ? Où irait-il chasser ? Tu développes ton instinct, tu retrouves tes sens. Comme les félins, tu dois être proche, invisible, effacé. C’est aussi une sorte de méditation. J'appelle ça la voie de l'immobile.
Elle touche au sacré ?
Ce qui est sûr, c’est que cela fait jaillir des choses. Il y a une dimension mystique ou métaphysique dans la rencontre avec le sauvage. Tu sens la présence des bêtes, tu te sens observé par des milliers d’yeux. Des êtres invisibles qui nous regardent. Et opèrent comme un miroir, offrant une nouvelle rencontre avec soi-même. On a tendance à croire que l’altérité, c’est rencontrer son prochain, du moment qu’il est très loin géographiquement. Mais ce n’est pas ça, l’autre. Même un étranger, c’est un semblable. Tandis que la bête, c’est une expérience de l’altérité vertigineuse.
Dans quel état d’émotion rentrez-vous de deux semaines seul dans votre cabane en Norvège ?
Je me sens vraiment bien, aligné avec moi-même, dans la solitude, au contact des bêtes. Tous les moments les plus puissants de ma vie, je les ai vécus seul, en pleine nature. Il y a un apaisement, une sérénité, une disponibilité au monde. Un sourire niais, presque. En même temps, j’adore faire la fête, être entouré. Le monde des ermites et celui des humains. J’oscille entre les deux.
Vous souvenez-vous de la première fois où vous avez ressenti cette béatitude ?
C’était au Kamtchatka, à l’extrême-est de la Sibérie. Cette péninsule, qui ressemble à un doigt enflé et protégeait un peu la Russie des États-Unis pendant la guerre froide, a été interdite d’accès jusque dans les années 1990. Volcans fabuleux, montagnes, lacs, c’est une gifle de sauvage d’une puissance incroyable. Et un paradis des ours. C’est là qu’est mort un autre de mes inspirateurs, Michio Hoshino, un photographe animalier japonais qui installait sa tente dans la taïga pendant un, deux, trois mois, en immersion totale. Il a été tué par un ours.
Au Kamtchatka, j’ai passé du temps avec les Évènes. J’aime leur manière de s’intégrer à ce grand tout. Bien sûr, eux aussi peuvent rencontrer des problèmes avec l’ours ou le loup qui viennent manger des rennes, mais ils ne manifestent jamais de haine envers un animal. Ils m’ont appris l’harmonie, la relation horizontale avec les autres espèces. Une fois, ils m’ont fait tuer un renne avec mon propre couteau, dans le cœur, puis boire le sang chaud. Et pourtant, c’était un moment respectueux de la bête, ils lui exprimaient une gratitude : je t’enlève la vie pour continuer la mienne.
Vous mangez de la viande ?
Oui, occasionnellement, quand j’en connais la provenance. En manger est plus noble à mes yeux quand c’est un animal que j’ai élevé et tué. Celle qui provient de l’industrie agroalimentaire, non.
Notre espèce, ne la trouvez-vous pas bête, elle aussi, mais au sens de stupide ?
Il m’arrive souvent d’avoir honte de faire partie de cette espèce qui grignote l’espace de toutes les autres. Il y a de quoi devenir misanthrope à force de déplorer la terrible puissance de notre impact. Nous amenons le déséquilibre là où tout est magnifiquement en ordre, avec une sémantique qui a tendance à m’exaspérer : gérer, maîtriser, exploiter, conserver… Alors qu’il nous suffirait de cohabiter, de partager, de nous réconcilier avec les non-humains. Cela paraît utopiste ? Et pourtant, cette harmonie est possible, je le vois à l’échelle d’un petit territoire. Alors oui, il y a de quoi s’interroger sur notre manque de discernement : nous sommes le seul animal qui agisse à l’encontre de sa survie !
Vos photos peuvent susciter l’émerveillement. Mais est-ce qu’il vous arrive de ressentir une forme de culpabilité face à leur effet ?
Oui. Très souvent, même. Je culpabilise quand mes photos donnent envie de voyager. J’ai vu des embouteillages devant des macareux en Islande ; je me dis que ce même lieu, il y a dix ans, était presque inaccessible… Je me sens à la fois privilégié et complice, parfois malgré moi, de la disparition dont j’aimerais alerter.
Avez-vous changé vos pratiques ?
J’ai drastiquement réduit mes déplacements en avion. Quand je vais en Norvège, je voyage en van ou en train. Et pourtant, je rêve encore d’animaux lointains jamais vus, comme la panthère de l’Amour… Un autre fantôme, qui vit aux frontières de la Russie, de la Chine et de la Corée du Nord. Des zones militarisées, surveillées, industrialisées. Elle survit à peine. On parle d’une cinquantaine d’individus. Et chaque pays a ses priorités : mines, routes, oléoducs. C’est un miracle qu’elle soit encore là. Ce n’est même plus une espèce, c’est une survivance.
Avez-vous parfois envie d’arrêter de prendre des photos ?
Oui, j’ai aussi besoin de moments où je me sens « nu », sans appareil photo. C’est probablement plus égoïste : aucun partage possible. Mais souvent, ces moments agissent comme un baume.
Le César reçu pour La Panthère des neiges, vous l’avez vraiment mis dans votre poulailler ?
Oui. Je ne dis pas ça pour faire le modeste. C’est juste un César, un objet, un symbole. Je préfère les traces de loup dans la neige ou le regard d’un lièvre qui ne fuit pas. Ce sont mes récompenses à moi. J’ai besoin de garder les pieds sur terre. Les bêtes ne vous flattent pas.
Vous voyez le vivant disparaître sous vos yeux. Qu’est-ce qui vous rend optimiste, qui vous donne envie de faire des images et des films ?
À l’intérieur, il y a une grande souffrance, une grande tristesse, mais je pense qu’il n’est pas constructif de la mettre en avant. Je préfère montrer la beauté des paysages et des bêtes qui nous entourent, et mener des actions concrètes. Avec le réchauffement du climat, on est tous embringués, on ne peut pas vraiment agir, ou peu. Mais à une échelle plus locale, c’est impressionnant de voir à quel point la vie peut revenir rapidement dans des endroits qui ont souffert. Dès qu’on remet des haies, des murets, des mares, comme je l’ai fait autour de ma ferme, des oiseaux et des insectes reviennent ! Le bruit animal revient. Et ça, c’est tellement encourageant. J’ai racheté une vieille ferme, à une demi-heure de chez moi. D’ici deux ans, j’aimerais en faire un lieu de partage, avec des spectacles, des expos, des sentiers pour les écoles, une résidence d’artistes. Mettre ma bibliothèque naturaliste à disposition. C’est modeste, mais ça me tient à cœur.
Le Chant des forêts, votre prochain film, raconte l’histoire d’une transmission entre trois générations d’hommes : votre père, Michel, vous, et votre fils de 13 ans, Simon. Que signifie ce passage de témoin ?
Il veut dire que rien ne nous appartient, ni les forêts, ni les bêtes, ni les images. Ce qu’on peut faire, à notre toute petite échelle humaine, c’est ouvrir un chemin vers la contemplation et le respect du vivant. Mon père m’a transmis un regard attentif, vigilant, émerveillé sur la nature. Pas en me donnant des leçons, mais en m’emmenant en forêt. En me montrant un oiseau, une empreinte, une lumière. Avec mon fils, j’essaie de faire de mon mieux. Je l’emmène en forêt, sans lui dire quoi penser. Je le laisse souvent marcher devant. J’aime qu’il sente qu’il entende, qu’il apprenne par lui-même. Parfois, il voit avant moi. Il me montre un renard, une branche cassée. Il m’apprend déjà quelque chose.
Pourquoi les femmes sont-elles absentes du film ?
Ma mère a toujours été là pour nous, je lui dédie même le film, mais ce sont les traces de mon père que j’ai suivies… Puis j’ai eu un seul enfant, un garçon. Et qui détruit le plus le vivant aujourd’hui ? Les hommes ! Transmettre à un fils, c’est d’autant plus fort.
Ce que vous proposez, c’est une forme de résistance ?
Une résistance douce, oui. La nature est devenue décor, produit, enjeu politique. Moi, je veux montrer qu’elle n’a pas besoin de nous. Qu’on doit juste la laisser en paix. Avec Simon dans ce film, j’essaie d’embarquer les jeunes de son âge. Et de réveiller l’enfant en chacun de nous. Ce que je peux offrir, c’est ça : un regard, un silence, une école de lenteur. Et un peu d’émerveillement.
Propos recueillis par Léna Mauger