Par Aya Mansour
Quel est le goût du chocolat ? Un éclat d’obus est-il un jouet pour enfants ? Où aller avec l’un des pires passeports au monde, quand votre pays ressemble à une prison ? L’écrivaine irakienne Aya Mansour révèle la guerre, ses atrocités, ses stigmates, son ombre toujours menaçante.
Cet article est extrait du Numéro 4 de la revue Kometa.
Décryptant la nature séduisante de la guerre sur la psyché américaine, le livre de Peter Van Atgmael Look at the U.S.A. (Thames & Hudson, 2024) dont sont issues ces images, part des conflits à l’étranger pour élargir la réflexion au nationalisme, à l’élection de Donald Trump, au militarisme, aux questions de race et de classe. «Les mythes auxquels je voulais croire ont été en grande partie démantelés, mais rien n’est venu les remplacer.»
La guerre est arrivée par surprise ; elle me faisait penser à une créature étrange, dans une ample robe blanche, venue chercher ceux qui se trouvaient là. Dix ans après le début de la guerre, j’ai pris un stylo et du papier et j’ai compté les personnes que j’avais perdues depuis 2003. J’ai dessiné cinq colonnes – les kidnappés, les disparus, les mutilés, les victimes de voitures suicides et, bien sûr, les morts des bombardements américains. Cinquante-sept. J’avais perdu cinquante-sept personnes en dix ans. Le premier à prendre part à ces enchères de la mort était l’oncle Yacoub, passionné de guerres et si heureux de défendre son pays dans un conflit que Saddam Hussein lui-même savait perdu d’avance.
Nous n’avons pas été surpris quand cet oncle, officier dans l’armée irakienne, a rejoint le champ de bataille. À moins de 12 ans, je percevais à quel point j’étais soulagée que mon père ait choisi un métier de culture et de théâtre, au contraire de mes cinq oncles militaires. Bien sûr, il devait être prêt à se battre en cas de conflit, mais la guerre de 2003 a été magnanime, elle lui a permis de rester avec nous.
Nous vivions dans le quartier Al-Karkh de Bagdad, où se trouvaient la plupart des ministères de la Sécurité. Imaginez la pluie qui s’est abattue sur nous en mars 2003. Une pluie de printemps. Il pleuvait des bombes et elles inondaient les rues de victimes. Chaque soir, à 18 heures, le compte à rebours avant le vacarme des raids aériens était lancé. Ma sœur me demandait quel était ce bruit. Je répondais : « Le bruit de la mort qui nous poursuit, ma chérie. »
Les hélicoptères tournoyaient dans le ciel. J’avais l’impression qu’un jour un de ces engins me tomberait sur la tête. Je priais pour que ça n’arrive pas quand j’étais sous la douche, ou loin des genoux de ma mère, ou loin de notre cachette sous le lit – un petit endroit que maman avait transformé en refuge. On s’en remettait à cette cachette – après Dieu, bien sûr, disait maman. Les premiers temps, on se faufilait sous le lit avec notre chat Toti, mais un jour, il avait fini par s’enfuir, suivant les traces de nos voisins partis avec leurs enfants. Ce jour-là, tout a commencé à ralentir.
Raid dans une maison. Mossoul, Irak, 2006 | © Peter Van Atgmael
Le monde est fou. Des gens sont venus me voir avec une tête coupée pour que je la répare.
Les gens se sont mis à quitter Bagdad, formant de longues queues sur les routes. Poussés par la peur, mais aussi l’espoir de vivre enfin au rythme du chant des oiseaux plutôt qu’au bruit des bombes. Ou des vociférations des soldats américains. Ces cris, cette langue absconse, on serait pourtant bientôt tous forcés de les comprendre sous les menaces et les coups. Les voisins partaient. Je me revois plantée là avec ma sœur, les yeux rivés sur notre amie Sarah, sac à l’épaule, aidant sa famille.
Mon père, lui, refusait de déménager. Petit à petit, la rue est devenue déserte. Il n’y avait plus que nous et notre voisine Oum Outour, une infirmière qui avait choisi de rester à Bagdad pour soigner les blessés. Elle voulait être auprès d’eux. Elle venait s’épancher chez nous : « Le monde est fou. Des gens sont venus me voir avec une tête coupée pour que je la répare. » Elle nous rendait visite entre deux raids pour partager un peu de son repas. Elle soupirait avec ferveur : « Bientôt tout ira mieux, bientôt, nous mangerons la même nourriture que le reste du monde. »
Il faut vous dire qu’avant la guerre de 2003 nous ne connaissions pas le goût des sucreries, ni des fruits, ni de la viande. Tout était si morose depuis l’embargo imposé à l’Irak par les États-Unis en 1990. Saddam Hussein ayant continué à occuper le Koweït malgré toutes les menaces, la période de disette a duré. Elle faisait disparaître la graisse du ventre mais aussi l’appétit de vivre. Plus rien ne nous parvenait. Les Irakiens fabriquaient du pain avec des noyaux de dattes broyés. Le prix des œufs grimpait en flèche, le salaire d’un enseignant était tombé à moins de 2 dollars. Certains ont vendu leurs fenêtres pour acheter des œufs.
Ma génération grandissait avec le fromage fait maison et les pommes de terre bouillies. Je n’osais imaginer le goût du chocolat. À quel point était-il sucré? Est-ce qu’il me rendrait heureuse? Dans la bibliothèque qu’elle avait fabriquée avec papa, maman avait gardé un livre sur les arts ménagers. Les photos du dernier chapitre nous faisaient saliver: des pâtisseries et des chocolats occidentaux. «Pourquoi on ne peut pas manger ou même voir ces choses?», lui a-t-on demandé un jour, ma sœur et moi. Quelque temps plus tard, elle a vendu le livre, le dernier de sa bibliothèque.
Un nombre incroyable de restaurants a vu le jour en Irak au démarrage de la guerre. Comme si les Irakiens se vengeaient de l’embargo en se jetant sur le morceau de gigot qui leur avait été refusé pendant treize ans. On mangeait, attablés au milieu d’autres familles et d’une jolie décoration, puis on repartait dans les rues toujours dangereuses, sans trottoirs ni autres lois que celles du hasard. On rentrait chez nous avec l’impression d’avoir voulu survivre un instant, et un arrière-goût de poulet grillé.
Quand j’ai enfin eu la chance de voyager, j’ai eu envie de découvrir les plats d’autres pays. Vous le savez peut-être, au classement mondial des pires passeports, l’irakien arrive troisième. Après la guerre du Koweït et l’embargo, nous étions devenus complètement étrangers au monde. Il n’y avait plus que des Irakiens en Irak. Le pays ressemblait à une immense prison. Les voyages étaient interdits, Saddam ayant décrété que «le peuple ne doit pas être gâté en période de crise économique». Les choses n’ont pas beaucoup changé après l’invasion américaine et la chute de Saddam en 2003.
Pendant la guerre des États-Unis contre l’Irak, nous ne pouvions sortir qu’une fois par jour, le matin. Nous jouions avec les éclats d’obus, nous marchions quelques mètres avec notre père pour chercher du pain. Une fois, une tête humaine a roulé jusqu’à nos pieds. Alors papa a décidé qu’on déménagerait à l’est de la ville, dans la maison de notre grand-père, à Sadr-City. Nous nous sommes installés sur le toit-terrasse, il y avait trop de monde à l’intérieur. Dormir à la belle étoile dans la lumière et le bruit des tirs par des températures glaciales m’a donné un sentiment d’aventure. Ce n’étaient pas des moments faciles. On ne mangeait qu’une fois par jour. On se disputait l’accès aux toilettes.
Et puis on nous a annoncé le « martyre » de mon oncle, l’officier de l’armée, et son cadavre carbonisé a été déposé à la maison.