Par Aliénor Carrière
Son grand frère était un enfant de Tchernobyl. Un jour, il a cessé de répondre aux lettres. Devenue journaliste, Aliénor Carrière part à sa recherche en Ukraine. Et découvre un homme critique de son pays et de Zelensky, en décalage avec l’image d’une patrie unie.
Cet article est extrait du Numéro 9 de la revue Kometa.
Longtemps, le russe a été la langue principale en Ukraine. Selon Le Monde citant le commissaire ukrainien pour la protection de la langue d’État, Taras Kremin, « de 60 % à 80 % de la population parle ukrainien dans la sphère publique aujourd’hui, contre moins de 50 % avant l’offensive » russe.
2024. Boum boum
Lumière noire, stroboscopes, rythmes binaires. Le son résonne sur chaque paroi de cette gigantesque brasserie de Kyiv, convertie en club. Je me noie dans une techno assourdissante pour apaiser ma douleur. Vingt ans que Sergueï ne répond plus. Il sait que je suis dans sa ville. Je sais qu’il est vivant, qu’il a vu mes messages. Suis-je venue de France pour rien ? Au K41, boîte de nuit de briques jaunes défraîchies dans un quartier bohème de la capitale ukrainienne, la guerre n’est jamais loin: le prix d’entrée est reversé au front, et les portes ferment à 23 heures pour le couvre-feu.
Plusieurs videurs m’ont jaugée, avant de me juger apte à entrer – c’est pire que le Berghain, ma parole. No photo, no video, no sexism, no racism, no homophobia. Les caméras de nos portables sont recouvertes de stickers. À l’intérieur, nudité, tenues BDSM détonantes, une scène brûlante de fête résistante, souterraine. Je me sens privilégiée de voir la vie gagner.
Dix jours que j’ai passé la frontière enneigée à bord d’un train couchette fort confortable. Je fais partie du programme journalistique d’une ONG allemande prodémocratie qui décrypte le contexte de l’invasion russe à grande échelle. Pendant les conférences, mon esprit divague ; j’ai en tête un autre projet : retrouver mon frère ukrainien après vingt ans d’absence. Problème : il est bien caché, ce con.
Août 1998. Le père d'Aliénor partage sa passion de la moto avec Sergueï, comme avec ses enfants.
Il s'appelle Sergueï et on ne sait rien de lui, à part qu'il est orphelin de père depuis Tchernobyl. Je n’ai aucun souvenir de la première fois où j’ai vu Sergueï. Pour retrouver trace de cet instant, j’ai ressorti les vidéos tournées par mon père. On est en décembre 1995, à l’aéroport de Lesquin, près de Lille. Dans un brouhaha fébrile, l’association Soleil pour Tchernobyl reçoit un arrivage de jeunes Ukrainiens pour Noël.
Le voilà, stoïque, le visage long, de grands yeux bleu-gris, les oreilles un peu décollées. Une petite souris de 8 ans. Je n’ai que 5 ans, mais on a la même taille. Mes frères jumeaux, à 11 ans, le dépassent d’une bonne tête. Il porte un large manteau gris, coupé comme un pardessus d’officier ; sur un corps d’enfant, ça fait très bizarre. Toute la famille est là pour le conduire au Chesne, notre village de 900 habitants, dans les Ardennes, à trois heures de route.
Il s’appelle Sergueï et on ne sait rien de lui, à part qu’il est orphelin de père depuis Tchernobyl. Les premières heures, la caméra de mon père capte son regard mélancolique. Il a l’air sonné. Mon frère joue avec lui et s’écrie: « Il sait faire des additions ! 8 + 5, il sait faire ! » Comme si on observait un animal inconnu. Sa bouche est un trait, qui bascule vite en un sourire. Notre maison est entourée de champs. On commence par une série de dérapages incontrôlés dans la neige. Les premiers fous rires. La luge est violette, en plastique, on pète le frein à force de roulades, le bout de notre nez est rouge et déjà on s’entend à merveille.
Sergueï court partout, pousse des cris. Ma mère lui a donné des vitamines pour combler ses carences. Kiwis, oranges, comprimés, la surdose met l’enfant sur des ressorts. Comme un boxeur, il enroule ses petits poings serrés frénétiquement et je ris. Je ne parle pas russe, il ne parle pas français.
On pratique la langue universelle des enfants. Sa petite taille nous rapproche. « On prend un garçon hein, pas une fille », avaient exigé mes frères. Soit, avaient tranché mes parents. « Mais pour finir, c’est notre fille qui l’a tout de suite adopté, raconte ma mère. Pour lui, tu étais une copine, pas une fille. Pour toi, c’était pas un garçon, mais un copain rigolo qui revenait tous les ans. »
2023. Macho, macho, machistador
« Quand t’es coincée, fais-toi aider.» Yuliia est russe et rousse. Quand je me confie à elle sous les guirlandes lumineuses d’un bar de Malines, en Belgique, en juin 2023, cela fait presque dix ans que je cherche Sergueï partout sur le Web. Ma voix se tord quand j’explique notre enfance en commun, ses lettres qui s’arrêtent, la douleur silencieuse de mes parents. Elle est journaliste d’investigation, en exil car anti-Poutine. Elle m’explique qu’il y a des fuites de données côtés russe et ukrainien. Elle a accès à un nombre incalculable d’identités, Sergueï doit être quelque part dedans. Elle a aussi un listing des soldats morts. On commencera par ça.
Je fournis à Yuliia le nom de Sergueï en cyrillique, sa dernière adresse connue, le nom de ses parents, sa date de naissance - facile, on fêtait ensemble son anniversaire. Je lui raconte le peu que je sais. Sergueï est né à l’époque soviétique, dans un nuage toxique.
Son père aurait été réquisitionné comme pompier pour venir à bout de la plus grosse catastrophe nucléaire de l’histoire. Il passe son enfance dans une tour en banlieue de Kyiv, un quartier gris dont je n’ai que quelques photos floues. Son père est-il mort en tant que liquidateur de Tchernobyl, ou en forçant sur la bouteille, comme Sergueï le mime en levant le coude ?